L'Afrique qui vient...

 

J'ai débarqué en Afrique en 1984. Précisément au Burkina Faso, jeune république révolutionnaire animée et incarnée par l'emblématique et guévariste Thomas Sankara. Nous étions encore dans le monde d'une sombre guerre froide qui n'avait pas épuisé son ardeur marxiste-léniniste. De grands soirs semblaient encore possibles.  En particulier dans ce tiers-monde qui figurait encore pour les marxistes du Nord des espaces vierges pour incarner ces utopies politiques si rétives à investir nos horizons post-industriels bourgeois. Nous étions trop crottés de luxe, conditionnés, happés par le système... Les regards se tournaient vers le Sud et ces peuples encore sains pour accueillir les révolutions... Ces leaders charismatiques et populaires qui sauraient nous dire nos quatre vérités...Hélas...

 

Je débarquais dans un pays marqué pour moi par un double exotisme : celui d'une afrique profondément rurale et traditionnelle et celui d'une histoire révolutionnaire épique. Les femmes mossies aux coiffures hérissées de tresses en pointes et aux visages scarifiés cotoyaient les jeunes soldats hiératiques en uniformes cubains électrisés par une ferveur anti-impérialiste doctrinaire et caricaturale...Après la révolution le jour c'était la fête toutes les nuits, le prix de la bière ayant été divisé par 5 ! Ouagadougou vibrait de ses orchestres tonitruants et de ses danseuses échevélées ! 

 

Je passais une quinzaine d'années continue dans une douzaine de pays en Afrique de l'Ouest. Débarqué au Burkina Faso avec Pierre Rabhi, j'appréciais l'homme mais pris rapidement de la distance avec son environnement d'associés cupides, son approche trop "paysanniste" et son agro-écologie focalisée sur le compost. Pierre avait des valeurs humaines mais des concepts vagues et peu opératoires. Enfin un autre point me génais : Pierre ne faisait jamais référence à la longue lignée de fondateurs et précurseurs de l'agrobiologie/agro-écologie dont on sait qu'elle a vue le jour et s'est développée depuis le début du siècle dernier...

 

Rapidement je pris goût à la brousse, aux villages, au Sahel, à ses peuples bigarrés encore protégés par la forteresse du temps. Bellas, touaregs, songhrais, peulhs, jermas étaient encore en dromadaires, ânes, chevaux et en tenues traditionnelles. Ils étaient mi-nomades et parfois sédentaires dans des cités de sable comme échouées sur la grève du temps.  je partageais des années vivifiantes à leurs cotés, tantôt à creuser des demi-lunes dans le sable pour planter des milliers d'arbres, tantôt à boire le thé tous étendus en étoiles autour du feu sur des nattes en tiges végétales tressées.

 

Afrique du Sahel, Afrique urbaine (Accra, Lagos, Abidjan, Dakar), Afrique sorcière (je me passionnais pour le vaudou béninois), Afrique des femmes, Afrique de l'histoire, Afrique saharienne ou côtière, je rends hommage multiplement à cette plantureuse humanité rouge-ocre, brune et noire au dos si droits, aux flancs si larges,  à la cambrure si suggestive de toutes les fécondités. Terre primordiale et matricielle de notre espèce, j'ai pu y ressourcer ma vitalité psychique et intellectuelle, ré-équilibrer le transcendantalisme indien qui infléchissait ma spiritualité pour l'irriguer de vigueur terrestre et charnelle. Je rend hommage à tout ce que ma perspective évolutionnaire doit à ce continent de l'avenir et à sa rugueuse générosité.

 

© 2019 - Hassan Aslafy