Al Andalus, aux sources de Ia beauté. 


J'aime d'autant plus cette terre bénie - cet athanor alchimique dont l'histoire su tirer le plus bel Or - que j'y ai mes racines maternelles hispaniques en résonnances avec mes origines marocaines paternelles. Je porte donc cette fusion en moi comme la mémoire perdue d'un temps qui allia les wisigoth nordiques et les berbères islamisés au destin capricieux du Guadalquivir.

Je l'aime parce qu'elle est mienne et que la parcourir m'émeut et me révêle. Mais aussi parce qu'elle fut ibère et berbère, musulmane, juive et chrétienne, et traversé de toutes les influences de son temps : saharienne, perse, grecque, syrienne, byzantine, romaine, slave, sans oublier les vikings qui y portèrent régulièrement leurs assauts farouches.  

 

On y savoure alors tous les arts de la méditerranée, des orients et du sahel, et les essences spirituelles y ont développé des arômes qui nous enivrent encore aujourd'hui : depuis les envolées visionnaires et spéculatives d'Ibn Arabi, celles  du Zohar de Moïse de Léon, et de tant d'oeuvres et d'ouvrages oubliés...

 

J'ai l'habitude, dans le monde imaginal cher à Henri Corbin, de parcourir les rues de Kurtubah (Cordoue) , de Gharanat (Grenade) , de Ishbiliyyah (Séville).   Je fréquente les souks, les madrassas, les zaouias mais aussi les hammams, les tripots clandestins, les quartiers chrétien et juif ou j'ai également mes meilleurs amis. 

 

 

 

 

Mais qu'on ne s'y trompe pas.  En revenant à Al andalus, je ne cherche pas à me réfugier dans la nostalgie d’un paradis perdu ou à me soustraire à une réalité contemporaine insupportable.

 

La réalité historique appartient bien à un univers de conflits et de guerres. Chrétiens et juifs y subirent des persécutions, même si des périodes d'exceptionelles co-existences ont marqué ces temps de bruits et de fureurs. Mais il y eut aussi des métissages, des hybridations et des rencontres remarquables dont les fruits littéraires, philosophiques, scientifiques, architecturaux autant que dans l'art de vivre restent de fleurons civilisationnels exemplaires même pour notre temps.

 

Mais mon intérêt pour cette période s’ancre aussi dans la réalité contemporaine : celle qui en Europe stigmatise l’islam et les maghrébins en transformant en différends irréductibles des différences culturelles et civilisationnelles qui peuvent dialoguer et s’enrichir mutuellement ; celle qui perpétue et réactive l’antisémistime, qui creuse le lit des haines et des confrontations. Celle qui ignore l’apport et la contribution des peuples subsahariens et afroberbères à l’épopée arabo-andalouse, quand Tombouctou vivait sous la protection du Califat de Cordoue… 

Enfin, à l'heure ou des théories du complot contaminent toute une jeunesse maghrébine en quête de sens et de dignité, il est temps de remettre à jour ce patrimoine qui fut le lieu où se fomentèrent les premières affirmations pré-modernes de séparation de la foi et de la raison. Qui ouvrirent un espace à la science et déclanchèrent la Renaissance européenne tandis que le monde musulman s'enferma dans son juridisme jusqu'à devenir orphelin de sa modernité. Il est temps de reconsidérer cet héritage et de réaliser que nous partageons une filiation intellectuelle et spirituelle avec l'Occident et que nous pouvons, à l'heure ou la modernité rencontre une crise majeure être également les acteurs de sa refondation pour le XXIème siècle. 

 

Réinventer des liens et des échanges là où se creusent des ruptures, témoigner du vivier extraordinaire d’initiatives locales et transrégionales qui ouvrent des espérances et des futurs possibles. Relayer et s’associer à ceux qui construisent les passerelles et les ponts de paix et de fraternité entre les civilisations. Tel est mon souhait, car Al Andalus, dans la beauté qui l'honore encore à travers les temps, nous appelle à relever le défi de nos retards et de nos douleurs que par un surcroit de beauté et d'humanité.

© 2019 - Hassan Aslafy