La face sombre de la Bhagavad Gita...



- Mon cher disciple, dit-il en tortillant sa longue couette taoiste tressée qui prolongeait sa barbiche teinte au meilleur hénné de Téhéran. D'abord, sais-tu que ce texte est une apologie de la guerre, déclamée par un Dieu tyrannique et absolu ? Que ce dernier impose, comme condition de son amour, de l'aimer d'abord totalement, infiniment sans charabia, ni retard, ni excuse ! Un livre qui légitime le système des castes et la guerre ! Qui ne donne de nature à l'être humain que d'être réincarnationné jusqu'à se découvrir comme l'obligé ontologique d'un Dieu total et absolu.


- Mais cher Maître, c'est un livre vénéré ! Par des centaines de millions de personnes ! Par tous mes amis qui font du Yoga et qui aiment la spiritualité indienne...Et Gandhi...


J'étais perplexe. J'avais lu presque toutes les traductions et commentaires de la Bhagavad Gita en anglais et en français. J'avais même taquiné le sanscrit pour en savourer les mantras. La Bhagavad Gita commentée de Sri Aurobindo a longtemps été un de mes livres préférés. Sans parler de celle de Srila Prabhupad, qui s'inscrit dans la tradition vishnouite dévotionnelle de Sri Caitanya Mahaprabu...


- Je préfère que tu lises Don Quichotte ! Réfléchis donc petit, la Bhagavad Gita met en scène les minutes qui précèdent une gigantesque bataille fratricide qui va durer 18 jours ! Le grand héros et guerrier Arjuna, pourtant aguerri, renommé pour sa force et sa bravoure, se retrouve perplexe face à la situation, voir même décontenancé. Il doit engager une bataille mortelle contre une partie de sa propre famille, les Kaurava. Il est tellement attéré qu'il interpelle son cocher, Krishna (qui se revêle être Dieu, l'Infiniment Fascinant), pour répondre à ses questions.


Et que lui dit Dieu en Personne ? Que le fait de se jeter dans cette épouvantable guerre est son devoir de guerrier, qu'il doit agir et se battre avec zèle sans s'attacher aux conséquences puisqu'il répond à sa fonction, à son dharma spirituel, et donc que cette tuerie est saine, sainte et légitime. Mieux, qu'elle est nécessaire puisque c'est une "lila" de Dieu, lequel Dieu met en scène toute cette tragédie pour "Son plaisir Divin". Et qu'enfin, ce n'est pas si grave, car son âme de mortel étant immortelle, il se réincarnera, enrichi de tous les mérites qu'il aura acquis en consacrant à Krishna les fruits de ses actes !


- Enfin oui, en effet... J'avoue que je ne l'ai jamais lu ainsi m'étonnai-je... Des nuages se précipitèrent au-dessus de la mosquée tandis que la mer se bourssoufla d'écume, comme si notre débat les concernait, me dis-je, vaguement inquiet par ce tumulte soudain...


Mon Maître, lui, continuait comme si de rien n'était : - métaphoriser les textes, les embrumer, les enfumer pour les diviniser est typique du travail de sape de nos grands ennemis de la "Cohorte des Dissociés". Il faut toujours détricoter les textes, ouvrir le capot du moteur, les relire à l'envers, les reconsidérer de l'autre coté de la lorgnette, les secouer comme une tirelire.

- Je ne nie pas la beauté formelle et conceptuelle de la Gita, son importance pour le patrimoine de l'humanité, continua Yogi Besh Besh. Je remets en cause le fait qu'on ne lise ce texte qu'à travers un brouillard d'encens mystique. Et que finalement on n'y découvre pas les injonctions subliminales terribles qu'il contient pourtant très clairement, dès lors qu'on le lit avec un libre entendement.


- Et bien... Je vais reprendre cette lecture autrement... Mais alors pourquoi me conseillez-vous Don Quichotte ?


- Ecoute, j'ai vraiment envie de goûter enfin un bon tagine aux sardines ! Nous sommes au Maroc, mon pays de coeur, mon pays aux steppes d'or, mon Atlantide, cherchons une bonne petite tablée bien populaire où les bonnes gens cassent, à leur aise, la croûte à pleine dents ! Et je te parlerai alors de Don Quichotte, le livre ultime de notre Sérenissime et prophétique Miguel Cervantes Saavedra, ce cher ami que je fréquentais en 1578 dans les gourbis de la Médina d'Alger, où se mêlaient indistinctement les fumeurs d'opium, les esclaves fugitifs et de très disertes entremetteuses...

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