• Hassan Aslafy

Mantra pour les temps à venir, partie II

Mis à jour : avr. 23



I - Bienvenus dans l’inconfort du nouveau monde !


Le monde s’est accéléré, s’est emballé puis s’est grippé à plusieurs reprises en ce début de XXIème siècle.

Depuis la déflagration du 11 septembre 2001, la crise financière de 2008, la montée des perturbations climatiques, la pollution de l’air, des sols et des océans avec leurs impacts dramatiques sur la biodiversité, un trouble s’est immiscé dans l’esprit du monde : un trouble fait d’incertitude et de soupçon.

Les premières vagues de migrations, le califat éphémère de Daesh et surtout l’étrange printemps du coronavirus en 2020 ont accentué ce malaise en y ajoutant le sentiment d’une vulnérabilité générale.

Mais le plus frappant dans cette « contagion » de l’incertitude, du soupçon et de la vulnérabilité, c’est qu’il ne s’agit pas de ces émotions collectives et passagères que traquent les baromètres de l’opinion.

Il ne s’agit plus de ces nuages sombres mais lointains que percevaient des experts, des artistes, des écrivains, des cinéastes visionnaires et qui nous donnaient le frisson alarmiste qu’il convenait d’éprouver pour s’exonérer de trop consommer…

A présent les lointains nuages se sont rapprochés. Leur brume a tout recouvert. D’abord invisible elle a commencé subrepticement à recouvrir le ciel puis à descendre dans nos rues, dans nos maisons, dans nos chambres. Elle s’est lentement instillée dans nos esprits.

L’incertitude, le soupçon et le sentiment de vulnérabilité se sont développés comme un psoriasis social et culturel. Ils sont progressivement devenus obsessionnels dans les réseaux sociaux. Le malaise qu’ils génèrent a pris place dans les repas de famille. Comme la pollution de l’air et des pluies il s’est immiscé désormais partout jusqu’à aiguiser sa pointe en chacun de nous.

Depuis le coronavirus, le malaise qui ébroue la planète est entré dans nos corps. Dans nos chairs intimes. Dans notre biologie pulsatile de sapiens postillonneurs. Le malaise est entré dans le grand corps de l’humanité.

La nouveauté du phénomène est que dorénavant nous sommes tous concernés. Et individuellement impactés.

Et pas seulement dans la métaphore ! Chacun peut désormais sentir le nœud d'incertitude se resserrer à son cou. Nous ressentons de plus en plus que nous sommes pris dans le filet de tous les enjeux nerveux du monde. Que nous y sommes innervés intérieurement et extérieurement sans issus.


Plus aucun de nous, fût-il Roi, Pape, Reine, où milliardaire, n’est à l’abri de cette étrange communauté de destin qui nous emporte au-delà de nos croyances et de nos frontières dans la même palpitation incertaine du vivant.


Nous entrons collectivement, individuellement et irrémédiablement dans une zone d’inconfort durable. Nous entrons dans un nouveau monde dérangeant.


Et c’est probablement la chose la plus extraordinaire qui puisse nous arriver !

II - Les carottes sont cuites, où de la difficulté d'accepter l'obsolescence de notre habitude du monde

Face à ce changement de nombreuses voix nous appellent à freiner le moteur.

Il faudrait réviser les paramètres économiques, refonder d’autres pactes politiques. Il s’agirait de repenser et de ré-aménager notre empreinte sur le monde et ses ressources communes dans la durée.

Certains appellent à la fin du système capitaliste néolibéral et mettre un terme au règne de la marchandise et de la financiarisation du monde.

Des camarades rêvent encore à des révolutions populaires redistributives. Ils en appellent au peuple contre les élites avec les mêmes slogans que les partisans de l’état fort et de l’idéologie nationale. Ils espèrent ensemble l’exaspération du chaos civil pour accomplir le “grand soir” social des travailleurs où remporter enfin le graal de la révolution nationale.

Certains prônent des formes éco-sociétales de démocratie participatives, pacifiques et inclusives, sans réaliser que leurs idéaux sont produits à l'abri d’un parapluie européen de plus en plus mis à mal par les tempêtes politiques, démographiques, économiques, sanitaires et climatiques à venir. La zone de confort de l’Europe se trouve désormais au cœur d’un champ de batailles économiques et géopolitiques où l’ombre de nouveaux titans impériaux commencent à s’annoncer.

En marge encore, en pointillé, d’autres courants spirituels évoquent depuis 3000 ans, avec un succès plus littéraire que concret, un nécessaire retour à la nature, à une spiritualisation des cœurs, à l’amour du prochain, à un mode de vie sobre et autonome. De Pythagore à Déodat Roché, de Rumi au Dalai Lama, de Krishnamurti à Sadh Guru... Le rêve spirituel platonicien qui encombre nos tables de chevet de ses livres n'arrive pas à avoir prise sur la matière. Ses performances s'étalent plus dans les librairies et dans des stages tarifés que dans des réalisations concrêtes. Ces idéaux spirituels constituent avec ses Maîtres, ses coachs, ses attachés commerciaux du bien-être, une niche désormais rentable du grand marché. L'imaginaire soporifique qu'ils produisent, et l'illusion d'esprit de résistance qu'ils entretiennent nous aident "à supporter le stress" de la Grande Machine. Son impuissance à changer la réalité est douloureuse et patente.

Pour d’autres enfin il faudrait revenir à Dieu, à Allah, au Dharma. Les mêmes sages en robes blanches, en robes orange, en soutane, en djellabas, chauves, barbus, barbichus, nous renvoient au tourniquet de la piété, aux euphories méditatives, aux moulins à prière pour astiquer encore plus blanc - mais en vain - le plancher des intentions indécrottablement troubles de notre humanité.

Chacun défend sa marque de cirage spirituel comme étant celle qui peut le mieux faire reluire notre petit carré d'âme, avec en perspective un bonheur mérité – soit ici-bas, soit dans l’au-delà, soit dans la prochaine vie.

Pour tous les scénarios évoqués ci-dessus il faudrait changer de société avec des moyens connus qui font appel à notre histoire, à nos cultures, à nos sciences, à nos politiques, à nos religions, à nos sagesses terriennes ou nos spiritualités… Mais il est fort possible que ces solutions soient désormais, les unes après les autres, frappées d'obsolèscence.


Il ne s'agit pas de dénier ce qui fait encore leur force de sens. Ni de méconnaitre les nutriments qu'elles apportent au compost fumant de l'histoire. Il n'est pas question non plus d'ignorer leur contribution aux premières étapes du grand brassage du monde : celles des géographies, des idées, des migrations intensives, des hybridations, des technologies et du droit. Ni rejet, ni déni, ni complot, ni haine de soi ne sont nécessaires pour comprendre que la politique, l'éthique, les religions, et mêmes les spiritualités ont atteints leurs limites...


Alors quoi ?


III - Vivre dans le volcan en feu du monde émergent


Nous devons d'abord commencer à être réalistes. Nous ne faisons que commencer l’ère d’un anthropocène aux risques majeurs. Mêmes bardés d'assurances, nous serons la cible permanente de l'arbitraire. Chacun est désormais dans l'oeil du viseur.


Virus biologiques, virus désinformationnels générateurs de paniques, évènements et catastrophes climatiques, crises sociales et leurs cohortes d’émeutes péri-urbaines évoluant vers des guérillas, précarité financière spéculative globale, instabilité des matières premières…

Il va falloir apprendre à vivre à risque. Se sentir comme des alpinistes du quotidien, des apnéistes d'un présent pressurisé.


Il nous faut ouvrir les yeux et cesser de croire aux fables de ces conteurs aux paroles mielleuses et soporifiques qui nous appellent à retourner dans les bras de la maman nature et à refaire le monde dans notre petit jardin miniature.


Les nouveaux titans nationalistes et impériaux émergents nous préparent un avenir brutal, une guerre universelle de la convoitise et de la prédation. Leur appétit sera sans limite que ce soit dans l’espace, les mers, les pôles, les mondes virtuels addictifs et …dans nos têtes !


Ils ont commencé à démanteler traités internationaux et instances régulatrices. L’avenir pourrait être si brutal que l’économie néo-libérale paraîtra presque vertueuse en comparaison.


A travers l’économie souterraine, le piratage, les mafias, les trafics et les spéculations sur toutes les matières premières, dont les fameuses big-datas, ces nouveaux ogres que constituent ces entités transnationales et ces empires émergents nous préparent un monde troublé et instable.


Personne ne sera plus à l’abri ni dans sa campagne, ni dans sa montagne, ni dans son ashram, ni dans son yacht. Ni dans son jardin.


Bien sûr l’usage de psychotropes et euphorisants virtuels, ludiques, compassionnels, méditationnels et spirituels seront toujours disponibles.

Pour ceux qui aiment le conflit et les complots il y aura toujours des protagonistes à combattre qui se répliqueront à souhait comme dans les jeux vidéos.


Mais pour ceux qui veulent autre chose ?


Ceux qui pressentent que nous faisons face à un autre défi d’une toute autre échelle ?

Un défi qui ébranle les profondeurs tectoniques de notre espèce et nous fait entrer dans une zone de turbulence terrestre exceptionnelle.


Ceux qui sentent que les solutions ne se trouvent plus dans le catalogue du monde connu. Ni dans une nouvelle technique de méditation - la méditation et les spiritualités, nous l'avons oublié étaient très à la mode à la veille de la deuxième guerre mondiale.


Ceux qui sentent que nous ne traversons pas simplement une crise de société, ni de civilisation.


Mais qui perçoivent intuitivement que nous nous trouvons dans l'épicentre d’une crise évolutive majeure. Qui touche à la tessiture, à la structure intime de la matière et du temps, là où se conjoignent la vie et de la conscience ?


Comment alors appréhender cette crise évolutive ? Comment nous situer ? Comment y prendre part ?



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© 2019 - Hassan Aslafy