• Hassan Aslafy

Mantra pour les temps à venir – III, première partie

Mis à jour : mai 7

La néo-génèse du monde


Nous y sommes en plein.

Pour certains, ce sera une reprise de ce qui a été. Une parenthèse inédite et stupéfiante, avec, à la clé, après le confinement, la délivrance, la ruée vers la célébration du connu, vers la société du spectacle et de l’étourdissement. A mesure que le nœud de l’incertitude de la survie collective se resserrera sur le cou de chacun, cette option sera de plus en plus celle qui aura les faveurs de la majorité.

Pour d’autres ce sera un nouvelle aube de la lutte sociale, annonciatrice des prochaines révolutions contre les élites. Des vagues de troubles bien plus importantes que celles annonciatrices des gilets jaunes en France et de leurs avatars au Chili ou ailleurs nous attendent. Les révoltés, les enragés, les justiciers seront légions, poussés au chaos et la violence par leurs franges incontrôlables. Leur but ne sera plus l’amélioration des droits sociaux ou du pouvoir d’achat mais l’assaut du pouvoir. Ce faisant, ils répéteront les mécanismes classiques de la fabrication des ennemis et des boucs émissaires et contribueront surtout à augmenter le chaos général.

Pour d’autres encore ce sera le moment toujours espéré, invoqué, supplié mais jamais au rendez-vous de la « conversion » écologique globale/locale. On redoublera d’efforts pour maintenir sa maison plus propre, à l’image des belles calanques de Marseille, tandis que de l’autre coté de la Méditerranée des milliers de tonnes de déchets et d’égouts – de Tanger à Beyrouth – sont déversés quotidiennement dans le bleu méditerranéen célébré par Homère.

Enfin pour certains ce sera le retour pénitentiel et salvateur vers la nature, la sobriété ou/et la spiritualité… Leurs méditations et leurs potagers ne les mettra à l'abri ni des graves soubresauts climatiques, ni des prochains risques majeurs sanitaires ou sociaux.

On a pu voir l’étrange confinement du religieux et du spirituel lors de cette pandémie. Celle-ci leur a imposé par son caractère massif, inédit, stupéfiant, de faire cession au médical, au scientifique et au politique pour gérer la situation. La solitude du Pape sur la place St Pierre lors de la Pâques 2020, la Mecque désertée, le Ramadan mondialement confiné, les immenses pèlerinages hindous suspendus, les rassemblements évangéliques pourtant promoteurs de miracles et de guérisons interdits, tous ont rejoint le parking de la stupeur et de l’attente…

Même les morts ont été confisqué à leur ritualisation sociale et spirituelle, ce qui en dit long sur le désarroi contemporain du religieux. Cela illustre à quel point les éléments les plus fondamentaux du religieux sont vermoulus et combien, face à un monde en mutation anthropologique radicale, ils n’ont pas encore su se réinventer ni se ressourcer.

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C’est dire que nous sommes au pied du mur.

Tous ces troubles annoncés nous invitent à considérer d’autres possibles, d’autres façons de penser. Voir d’autres façons d’être. Ni le soupoudrage écologique, spirituel, social ou éthique ne pourra venir à bout de la spirale chaotique en perspective.

L’inconnu nous étreint désormais et le virus de l’incertitude contamine toutes nos convictions. Face à cet état de fait, on peut se cacher les yeux. On peut garder ses certitudes face aux fissures du navire. On peut écoper les premières tempêtes et faire l’autruche face au tsunami qui vient. Mais les temps et les évènements à venir feront que cette attitude ne sera plus possible.

Chacun va être désormais pris par la main pour être entraîné dans les troubles du monde, pris dans la nasse, dans la tempête, dans le souffle de l’histoire.

Nous pouvions être concernés jusqu’à présent sur le plan des idées, des valeurs et nous donner quelques couleurs écologiques, humanistes et spirituelles.

Nous sommes désormais, suite à cette pandémie inaugurale, harponnés dans nos corps. Nous sommes inexorablement entraînés, par l’ancre de notre biologie et la vulnérabilité sanitaire vers la communauté impensée de nos chairs et les profondeurs abyssales de ce qui nous fonde en humanité.

En fait, ce qui paraît une inquiétante perspective est au contraire le moment d’une fantastique opportunité. Le toboggan de risques majeurs, qui va nous happer vers l'inconnu, nous donne une chance inespérée pour tenter d’autres façons de penser ce qui nous arrive et nous attend.

Pour ceux qui s’y seront préparés, ce sera enfin l’heure de la grande respiration : celle de la libération du connu !

C’est sur cette base que nous allons partir pour voyager vers une autre hypothèse. Celle qui nous invite à penser que nous allons connaître la plus formidable étape de l’aventure cosmologique de notre espèce, mais aussi de la Terre et du Vivant.

Nous entrons dans un monde nouveau, tous emportés sur le bateau ivre de notre destinée collective. Il y a de quoi être frappé de stupeur. Mais aussi d’émerveillement.

Stupeur et émerveillement sont sans doute deux émotions qui ont été massivement à la source de notre humanité.

Mais encore faut-il comprendre, « se rendre intelligible » ce qui nous arrive depuis très longtemps. Et ce qui s’est accéléré lors de ce printemps silencieux de 2020.

Pour ce faire, il faut entrer « en intelligence » avec l’histoire de notre espèce. Cette intelligence est libératrice. Elle vient des entrailles de la terre et de la nuit noire de l’univers.

Nos lointains ancêtres ont tatoué les signes de cette « intelligence créatrice » dans leurs grottes les plus obscures. Elle a cheminé en nous à travers notre histoire et notre éco-système planétaire.

Elle vient depuis quelques décennies de prendre une forme nouvelle à travers la douloureuse unification du monde et l’émergence de la Noosphère. Depuis quelques mois elle s’ébroue enfin plein soleil, là, dans nos corps.

C’est ce que nous allons tenter de faire dans cette troisième partie.

Avec Teilhard de Chardin dans le désert de la Mongolie intérieure de Chine, Sri Aurobindo et Mère dans leur laboratoire de l’évolution à Pondichery, avec le jeune Michel Serres qui respirait avec ivresse ‘l’intelligence des embruns’ lorsqu’il naviguait comme mousse en haute mer, avec Nelson Mandela cultivant les menthes dans sa prison de Robben Island, avec Satprem, rescapé de Buchenwald, orpailleur-poète de "l'or du sens" dans les forêts de Guyane, nous traverserons des paysages d'humanité inédits. Avec quelques autres éminentes figures de proue, nous voyageront vers une autre façon de penser/être/respirer qui nous permettra de sentir combien notre incroyable et tourmenté présent est en fait tout engrossé d’un futur inattendu.

Dans les prochains chapitres nous avanceront pièces par pièces des éléments d’un puzzle étonnant.

1 – Nous découvrirons comment et pourquoi c’est dans notre corps, dans ses tréfonds cellulaires, que se trouve la clé extraordinaire de notre histoire. Une clé des mondes comme dans un contes.

Ce mendiant d’amour méprisé, banni, humilié, pestiféré, ce bourrin de nos abus et de nos ignorances, celui que les textes bouddhistes et hindoues taxent de sac de pus, que les gnostiques considéraient comme une prison de nos âmes, garde depuis toujours, la solution de notre rébus ontologique.

Celui que les chrétiens, les juifs et les musulmans habitent comme l’incarnation de notre statut de créature imparfaite vouée à la corruption des chairs, comme un véhicule provisoire de l’âme qu’elle finira par quitter, parfois avec regret, mais en espérant le corps glorieux du ciel, ce corps pourrait bien n’avoir pas dit son dernier mot.

Le corps contemporain biologique, médicalisé, hédoniste et consommateur bardé de droits, de vaccins et d’assurances peut nous donner l’impression d’en avoir fait le tour, de le connaître au point de lui adjoindre des prothèses et de lui promettre une longévité durable. Nous verrons en quoi cette étape fut indispensable, mais combien elle ne fut qu’une étape vers une autre vision du corps. Celle du corps-conscient dans un univers conscient.

2 – Nous découvrirons que notre intelligence créatrice est au cœur de notre futur. Qu’elle en est le sésame.

Elle a traversé notre histoire humaine pour advenir. Elle a évolué d’une façon inouï depuis les premiers pas de notre espèce . Elle a été d’abord engagée dans le combat de la survie primaire il y a plus de 100 000 ans, puis dans la construction progressive des collectifs et des langages il y 15 000 ans, puis investie dans les villes-états et empires politico-religieux au sein desquels émergera l’écriture il y a 5000 ans jusqu’à l’émergence de la raison humaniste et scientifique il y a 700 ans.

A l’intelligence de l’instinct prédateur de clan, se sont ajoutés de plus en plus des cordes symboliques et sensibles que le langage a transformé en concepts, que l’écriture a permis de diffuser. Depuis lors nous avons assisté à une accélération continue.

Nous ne devrons pas oublier un élément clé sur lequel tous les analystes s’accordent : les GAFAS, les grandes « majors mondiales » de l’industrie numérique, principalement américaines et chinoises, sont celles qui ont le plus tiré profit dans tous les sens du terme de la pandémie du Covid 19. Celle-ci a consacré leur puissance et leur hégémonie a un degré dont l’avenir proche nous dira les conséquences. Ce que nous savons aujourd’hui c’est qu’elles ont considérablement augmenté tant leurs profits et leur emprise que leurs accès aux données de tous. Mais nous savons aussi qu’elles constituent désormais un réseau nerveux et privé de plateformes interconnectés de communication dont nous riquons de ne plus pouvoir nous passer.

Cet état de fait est aussi un des éléments de l’accélération du temps qu’évoquait déjà Bergson en 1915 lorsqu’il mettait à jour la notion du durée. Dont Proust éprouvera le grain dans le cofinement de sa solitude et dont il partagera la sorcellerie narrative dans sa recherche du temps perdu. Cette accélération est passée du bimoteur de Mermoz aux avions fureteurs supersoniques. Du télégraphe, dont les relais avancaient avec la pose des rails des chemins de fer, à la 4G accessible sur tous les smartphones.

Oui mais c’est une accélération de quoi ? Y-a-t-il un lien avec ce qui s’accélère en nous – à l’intérieur de nos têtes et de nos êtres – et autour de nous aujourd’hui ? Quel est le lien avec le corps ? Avec cet avenir qui reste si impensable encore. Mais que nous respirons tous désormais dans nos corps, avec il est vrai, pour beaucoup, une certaine difficulté. C’est ce que nous allons voir…

3 – Nous verrons aussi la nécessité de mettre à jour et d’incarner une post-spiritualité du corps conscient dans un univers conscient. Nous verrons en quoi les approches spirituelles traditionnelles ou contemporaines portent un stigmate qui obère leur vision. Comme pour la photographie, leurs objectif renvoies systématiquement une vision inverse du corps.


C’est compréhensible car elles sont nées dans les grottes de Platon où l'on considère la « réalité » comme le simple reflet d’une réalité spirituelle, symbolique. Une vision qui nous appelle à nous tourner vers la contemplation intérieure pour retrouver la vérité essentielle des choses…


Nous expliquerons comment cette vision s’est généralisée, à partir de l’Inde et la Perse au Moyen-Orient en passant par l’Egypte et l’Asie Mineure. Comment elle a fait son nid prospère dans les trois monothéismes, dans le bouddhisme et dans l’hindouisme. Combien cela persiste dans les nouveaux mouvements spirituels et ses avatars du nouvel âge. On attend tout de l’âme et de l'intériorité. Le corps n’en est toujours que le temple, certes considéré, respecté, entretenu mais il n'est que le véhicule provisoire.


Nous irons plus loin en découvrant à quel point cette attitude s’est ancrée puissamment dans nos têtes et dans notre physiologie. Au point de ne vivre le corps qu’en âme passagère, quitte à en tirer tous les avantages sensoriels. Jusqu'à à ignorer le sens et le destin fantastique de ce mouton noir que nous habitons en le méconnaissant, tous obnubilés par ce monde ou par l’autre..

4 – Dans la quatrième partie nous aborderons l’ultime question. Comment changer la donne et entrer tout entier, corps et âme et tout le reste dans la nouvelle aventure ?

Comment tenter la nouvelle respiration d’être et d’agir et nous relier à la grande poussée évolutive qui frappe de mue et déchire la texture de notre présent ? Celle qui nous traverse au corps et qui fait prendre l’eau à notre bateau-monde et rend obsolète tous les canaux de sauvetage connus ?

Comment participer à cette aventure en mobilisant simplement notre intelligence créatrice, sans maître, ni gourou, en transformant la relation à notre intelligibilité du monde et à notre corps ?


En nous laissant guider par une nouvelle boussole, un nouveau sens dont le pôle magnétique ne se trouve ni dans nos âmes, ni dans nos livres, ni dans la nature mais dans nos cellules et sédimentée dans notre intelligence. Une parcelle 'd''être créateur" engrammée par l’univers dans la matière, fécondée par le soleil dans le premier bouillon de vie et dont nous portons la signature et le tourment depuis la nuit des temps.


5 - Il s'agira ensuite créer des Archipels de Sens. Car pour inventer cette autre manière d'être au présent du monde, il faut oeuvrer à l'émergence de nouvelles formes de collectif. Nous verrons que les êtres individués que nous sommes parvenus à devenir, poussés par notre aspiration "à être soi-même" (une attitude soit dit en passant déniée par toutes les sociétés traditionnelles) sont en train d'évoluer vers leur singularité d'être. Paradoxalement dans le flux normalisateur mondialisé des comportements, des attitudes, des croyances et des goûts, jamais nous n'avons été si semblable et jamais nous n'avons senti autant, dans notre for intérieur, que nous sommes chacun irréductiblement, une personne unique et singulière. Nous verrons dans le chapitre 5 comment s'est construite cette incroyable odyssée de la personne. Et comment l'avènement à la singularité de la personne ouvre les nouveaux horizons du monde émergent.


Nous verrons comment "ces collectifs de sens" ne naitront pas d'idées, d'idéologies, de mythologies, de militances, de croyances mais simplement par le fait de créer de "l'être ensemble pratique et humain".


Il sera le fait de personnes qui portent en eux du levain de sens, qui sont éprouvées dans leurs vies et leurs quêtes, qui ne recherchent plus ce qui divise en camps, en partisans, en élus, en tranchées, mais ce qui unit quelques soient les convictions. Ils cherchent ce point qui unit qui est le Lieu du Sens. Ce vortex s'enrichi par le sens que chacun vibre et partage dans des actes d'humanité partagée en conscience. En apportant sa résonance chacun augmente la résonance collective. Cet "être ensemble" sensible au monde, à l'authenticité, à la vulnérabilité, ouvert, fluide, bienveillant, divers,


A suivre….

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© 2019 - Hassan Aslafy