• Hassan Aslafy

Corps à corps avec le coronavirus : plaidoyer pour la baraka de l'humanité !

Mis à jour : mars 28




Plus de 15 000 morts sur la planète ce 23 Mars 2020. Ce n'est sans doute que le début de l'hécatombe. Nous allons mourir chaque jour de la mort de tous les nôtres, nos frères humains. Nous allons transpirer de leur peine à respirer. En sachant que notre tour peut à tout moment arriver. La planète va-t-elle-devenir un gigantesque sanatorium ?

Ces évènements que nous traversons ont leur part d’inconnu, d’incertitude et sont parcourus de variantes aléatoires. Il n’y a ni déterminisme divin, ni fatalité de la faute.

Il y a le couperet du réel infini enfoui dans notre biologie. Il y a le frisson cellulaire qui active ses défenses dans le grand corps de l'humanité. Et qui, en activant ses défenses, construit la conscience cellulaire du continuum de notre unité humaine.

Mais nous nous en sortirons car nous avons un destin cosmologique. Changés, bousculés, éreintés par le stress collectif, mais pugnaces et coriaces. Nous nous en sortirons parce que le destin de notre espèce n’est certainement pas d’être implosé par la balle d'un virus.

Si c’était le cas, les terribles ogres de la peste et des autres épidémies mortifères qui se sont abattus sur une humanité bien plus démunie que la nôtre nous auraient déjà dévorés jusqu'aux moelles. Nous serions depuis longtemps une vieille poussière transformée en mortier de termitières.

Nous nous en sortirons parce que les oeuvres créatrices laissées il y a 25.000 ans sur les grottes de Lascaux et d'Altamira nous désignent à un autre destin. Et que nous sommes sur le chemin, mais à peine à mi-parcours...

Tous les dés, donc, ne sont pas jetés ! Le grand récit est encore en enfantement dans la matrice giboyeuse de la grande conteuse : nous n'avons pas terminé de devenir ce que nous sommes !

Mobiliser nos formidables leviers

Nous avons les moyens de faire face à cette radicale compression de l’espace et du temps. Même si elle nous prend tous à la gorge. Même si elle assigne chacun de nous au pied du mur d'une mort imminente possible. Nous pouvons faire face à ce défi biologique qui nous embroche tous ensemble par le même harpon pathogène.

Nous disposons pour cela de faramineux leviers.

Des leviers qui sont disponibles dans la besace de notre espèce voyageuse. Laquelle n’en est pas à son premier virus ou bactérie.

Les épidémies nous menacent depuis le néolithique. Nous les avons traversées avec un courage épique qui a enrichi nos mythes et nos ressources immunitaires.

Le coronavirus n’est qu’une épreuve de plus. Que nous traverserons comme les autres. Avec énormément plus d’atouts et de leviers que jamais. Voici quelques-uns de ces leviers majeurs.

1 - Notre intelligence collective agile, adaptative, intuitive, fureteuse, inquisitive. Et qui n’a peur de rien. Ni de l’inconnu. Ni de l’invraisemblable. Celle qui poussait les premiers hominidés à affronter tous les dangers et à défier les dieux en usant de leurs astuces, du langage et de leur agilité adaptative. Celle qui osa dépecer les cadavres pour apprendre l’anatomie et la médecine. Celle qui libéra la vie civile et citoyenne du contrôle des religions en rendant accessible le rêve en chantier de la liberté égalitaire. Cette intelligence est un don de l’univers à notre espèce sapiens.

2 – L’augmentation de notre empathie et de notre solidarité collective. Par la mobilisation accélérée des civilités et des solidarités nous allons réaliser l’extraordinaire potentiel de résilience que nous avons en réserve dans les bagages et les bosses de chameau de la grande caravane cosmologique de notre espèce. Des efflorescences bienveillantes vont éclore dans tous les quartiers du monde. Nous pourrons voir des balcons de nos villes des cerfs pacifiques et altiers, des renards étonnés, des rondes de musaraignes en fête.

3 - Le développement et le partage par milliards de connections journalières d'un sentiment de co-présence bienveillante.

Dans une frénésie ubiquitaire fantastique les médias nous ont transportés partout à la fois. On peut les critiquer, leur reprocher leur emprise, leur tendance à enfiévrer la pandémie, à gonfler l’impact émotionnel, il reste qu’ils ont fait le job : intensifier notre relation les uns et aux autres, nous relier à nos semblables et faire émerger la cause de l’humanité commune. Nous étions français, européens, marocains, africains, chinois… Nous serons désormais et d’abord tous des êtres humains.

La conséquence est l’émergence accélérée du sentiment du « nous » qui relie notre subjectivité individuelle à une inter-subjectivité collective.

« L’autre » était jusqu’à présent une entité philosophique. Tout un discours nous dansait le tango de l’altérité.

Mais voilà qu’après le migrant couché au pied de notre immeuble, qui maintenait malgré tout son altérité à bonne distance, c’est à présent l’altérité radicale qui nous saute à la gorge. Celle qui abolit la cloison des moi/toi pour se postillonner directement dans nos poumons ! Faisant de chacun un potentiel contaminé ! Et les pires pollinisateurs sont les enfants !

La solution est donc de faire de l'autre un allié. L'autre ne peut plus être étranger quand je dépends de lui et de sa santé : il m’est nécessaire. Mieux, il devient vital que nous soyons concernés l’un par l’autre. Il devient capital que nous nous reconnaissions interdépendants et solidaires.

Auparavant ce sentiment était réservé aux siens, aux liens de sangs, de famille, de fratrie et à une brochette d’ami(e)s que la vie avait intégré dans notre espace relationnel. Ce « nous » pouvait être ponctuellement mobilisé de manière partisane par les manipulations de foule, le patriotisme, la secte, la religion.

Désormais le « nous » dépasse enfin tous les clivages et toutes les appartenances. Sans même er toutes nos appartenances il nous fait entrer en humanité. Et une fois dedans, nous ne pourrons plus en sortir : on n’évolue pas à reculons !

Trois cent mille ans de marche titubante pour réaliser que nous sommes tous fait de la même peau !

Rien de tel que l’aiguillon d’un virus pour nous faire presser le pas et nous pousser dans le "nous" de l’humanité !

4 – Le dépassement des vieux archaïsmes dualistes pour découvrir que nous sommes, en dépit de nos errances et de nos erreurs, une humanité fondamentalement bonne. S’auto-juger, se déprécier, s’humilier, se mépriser, se trouver coupable de tout, est un vieux réflexe hérité de nos empreintes religieuses primitives fondées sur la peur et encodées dans notre cerveau. Ces empreintes deviennent irrésistiblement actives dès lors que nous sommes confrontés à l’incertitude et à la peur. Face à l’inconnu nos réflexes remontent à la surface.

C’est la colère de Caïn contre Abel qui se réactive en nos tréfonds avec la volonté de sévir contre ceux qui ont mis à nu notre vulnérabilité. Ou contre ceux qui ont fourbi ce virus. C’est l’insoutenable traversée du désert de l’incertitude. N’importe quel veau d’or explicatif est préférable à l’insupportable inconnu.

Il est urgent de dépasser ces rictus. Il n’y a pas d’autres ennemis que l’ignorance et l’inconscience. Conspuée depuis des siècles comme pécheresse, infidèle, coupable, prédatrice, l’humanité est épuisée de cette haine de soi !

Pour devenir meilleure, elle a besoin comme n’importe quelle entité vivante de se ressourcer en puisant dans ce qu’elle a de meilleur.

Mais comme lors de toutes les grandes crises, certains ne peuvent s’empêcher de plonger dans le syndrome du « Jour du Jugement ». Comme toujours, le condamné c’est l’humanité, ce prurit d’inconscience, ce tas de péchés honteux ! Chacun y va de sa pierre pour lapider ce démon buveur de rêves.

Certains vont même jusqu’à penser que ce virus serait le prix à payer pour notre inconscience écologique, un retour de bâton de la Marâtre Nature ! Après Dieu le Père, vengeur et tout-puissant voici l’acariâtre Mère Nature idéalisée en maman universelle, fâchée de nos abus et de notre inconscience écologique !

Et si nous en finissions avec cette haine de soi ? Si s’aimer soi-même est une condition pour aimer son prochain, aimer l’humanité, ne serait-ce pas aussi une condition pour s’aimer soi-même ?

5 – L’adaptation stratégique collective, accélérée par la coopération internationale. Le frisson qui parcourt notre espèce l’enserre dans une communauté de destin. Quelles que soient les races, les religions, les convictions, tout le monde est pris dans le même filet. L’alliance de la recherche scientifique, de la responsabilité politique et des bonnes pratiques sociales peut produire l’efficacité nécessaire pour réagir aux différentes étapes : plasticité et agilité dans les mesures sanitaires, (du confinement à la phase test, puis traitements ciblés des malades, déconfinement), nouvelles orientations ajustées nouvelles bonnes pratiques, transparence des données et des procédures.

6 - La baraka de l'intelligibilité ! Une des particularités de notre espèce est son incroyable adaptabilité, sa capacité à rebondir, sa résilience, en un mot son intelligence créatrice.

Depuis ces dernières décennies cette intelligibilité devient intégrale. Elle déploie ses ailes. Elle met à jour ses dimensions intuitives, empathiques, alliées à une rationalité ouverte sur le corps, les émotions, le coeur et l'esprit.

Mais elle va plus loin dans la connaissance d'elle-même. Elle comprend enfin qu'elle repose sur des dizaines de milliers d'années de connaissance cumulative à la fois pratique et théorique. Qu'elle garde encore actifs, dans sa mémoire vive, les odeurs féroces des premières savanes, les ruses des combats contre les hyènes et les ours, les exils, les martyrs et les destins ensanglantés de nos milliards d'ancêtres.

Elle sait de plus en plus que nos générations reposent sur des milliers de générations de souffrance et de peur. Elle comprend de mieux en mieux que nous sommes la chair de leur chair, la projection de leurs rêves, les héritiers de leur quête. Elle sait enfin que sa puissance cognitive a murit lentement sur les vieux cépages de l'histoire. Et qu'elle est un fruit qui contient des soleils en devenir.

Cette intelligibilité devient intégrale aussi pour une autre raison. Elle intègre non seulement tout le phylum de l'histoire humaine que nous venons d'évoquer mais aussi celui de la création entière. Elle devient une éco-intelligence innervée dans la terre et ses bruissements. Elle s'incorpore les naseaux, les museaux et les mufles pour renifler l'instant présent en toute choses. Elle plonge son groin dans la couenne bien grasse du monde. Elle fouaille avec jubilation la vase humide des marais matriciels où rêvent en ronronnant les semences des mondes possibles. Bref elle plonge désormais ses mains dans le compost du vivant. Elle devient une intelligence de la reliance entre les mondes humains et non humains.

C'est pourquoi je crois que nous allons traverser l'épreuve de ce coronavirus évolutionnaire avec un surcroit d'humanité et de conscience. Nous comprendrons mieux, à l'issue de cette histoire, le sens de notre destinée cosmologique engrammée dans les cellules de notre corps-univers.

Par ce corps à corps avec le coronavirus, nous aurons été amenés à activer tous les moteurs spirituels qui équipent notre humanité. Alors le voyage, le Grand Voyage auquel nous sommes destinés, pourra enfin commencer !


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