• Hassan Aslafy

L'aiguillon évolutionnaire de Daesh...


Dans des sociétés qui semblaient promises à un éco-hédonisme hyper-technologique tempéré d'une touche sociale et humanitaire, l'irruption de Daesh apparaît comme un cauchemar.

La grande odyssée vers le projet égalitaire mondial est entravée par des pirates inattendus : la première cyber-secte internationale, guerrière, fanatique et messianique.

Par la capacité inédite d'omni-présence que lui offre internet elle s'est immiscée subrepticement dans les Etats en diffusant son idéologie toxique – opportunément relayée par les réseaux complotistes - vers des publics vulnérables, en impactant des jeunes en déshérence qu'elle transforme en ennemis de l'intérieur.

Depuis son évènement dans l’espace public européen un frisson de terreur médiévale traverse nos sociétés hyper-connectées. La secte s'est glissée en chacun de nous dans une proximité physique insoutenable en portant l'ombre du soupçon jusque dans l’élément le plus anxiogène de notre voisinage : vers le musulman sur lequel on cherche à attiser la peur en soufflant sur la braise des angoisses mémorielles.

Dans n'importe quel coin de rue, dans les endroits les plus inopinés et jusque dans les églises nous pouvons nous retrouver désarmés dans un face à face avec la haine la plus horriblement mortifère.

C'est le scénario qui nous est offert en continu, celui auquel les médias offrent des plages publicitaires ad nauseaum en affichant sur tous nos écrans les visages et noms des "héros martyrs"… Les forces d’extrême droite se frottent les mains. Les partisans de l’état fort plastronnent sur les antennes.

La gauche gouvernementale se tortille les mains de malaise prise entre impératif autoritaire, politique compassionnelle, culpabilité post-coloniale et enjeux électoraux.

Mais si nous regardions les choses autrement ?

La première cyber-guerre messianique

Nous n’avons à faire ni à l’Islam, ni à une question d’incompatibilités culturelles exacerbées par la crise. Ni à l’exportation d’un problème géopolitique moyen-oriental, ni à un problème de jeunes radicalisés en perte de sens. Nous avons à faire à la première cyber-secte messianique internationale. Qui fait son lit sur tous les éléments possibles convertibles à sa cause.

Cette secte des temps nouveaux et son cyber-califat inaugure les nouvelles guerres idéologiques du XXIème siècle.

Son noyau sectaire islamique guerrier et messianique puise dans les vieilles radicalités médiévales fanatisées qui ont traversé l’histoire du monde musulman comme celle des autres monothéismes.

Si nous considérons la question avec un peu de profondeur historique on constatera que si les moyens sont nouveaux les monstres idéologiques et sectaires sont familiers de nos histoires sociales et politiques.

On retrouve partout ce vieux réflexe classique d'idéologies grégaires et messianiques au vernis religieux qui se croient au centre du projet divin de purification de l'humanité et qui s'engagent dans des combats justiciers au nom de Dieu.

Depuis le début de l'humanité ce type de structure va et vient et accompagne les crises sociétales, les mutations, les grands chambardements comme celui que nous connaissons actuellement.

Des sicaires zélotes du judaïsme aux disciples fanatisés de Savonarole toutes les religions ont connus des éruptions de prurits sectaire guerrier et purificateur.

Comme au XVIième siècle qui fut avec l'avènement de l'imprimerie le lieu d'une épouvantable guerre de religions, l'avènement d'un internet accessible à tous et mondialisé accélère la diffusion et l’impact de l’offre de salut des candidats illuminés, pseudo-prophètes justiciers prêts à fomenter des fins du monde.

Comme toujours, emportées dans leurs rhétoriques exaltées et morbides ces sectes millénaristes finissent en général dans les poubelles de l'histoire avec leurs illuminés et leurs martyrs.

En laissant hélas dans leur sillage des milliers d'innocents. Dont nous reparlerons plus loin.

En quoi Daesh se trompe radicalement ?

La particularité de la secte contemporaine Daech est qu’elle allie high tech et brutalité gore, cruauté et cyber-marketing, projet médiéval messianique, héroïsme révolutionnaire belliqueux et fanatisme mystique justicier et sacrificiel.

Le tout sous la forme d’un cocktail explosif inédit qui fait sens à des esprits tourmentés, déstructurés, ou laissés pour compte d’une société qui a abandonné certains espaces publics sensibles depuis les années 1980 aux mafias du djihadisme narco-trafiquant.

Daesh fonde la légitimité de la restauration de son califat sur des arguments canoniques abscons et partisans qui marginalisent la secte des grands courants islamiques mondiaux.

Elle appuie son discours apocalyptique sur la dégénérescence de la civilisation occidentale et de ses valets musulmans corrompus, sur les moeurs "dévoyés", la crise intergénérationnelle, l'assomption des femmes perçus comme anti-islamique.

Comme de nombreuses sectes qui ont ensanglanté l'histoire elle se pare du principe de la justice sainte et révolutionnaire pour se donner tous les droits et toutes les cruautés pour éradiquer l'impureté et imposer la terreur divine.

Mais Daesh se trompe sur deux points majeurs essentiels qui annoncent son effondrement et sa dislocation prochaine :

1 - Les sociétés occidentales, loin de dépérir, d'être anémiées de sens, quoiqu'il en paraisse sont en fait d'une vitalité démocratique et spirituelle exceptionnelle. Contrairement à ce que croient et diffusent des réseaux toxiques et conspirationnistes nostalgiques de force et de puissance, de virilité identitaire et de valeurs traditionnelles, l’Europe occidentale en particulier est le lieu-monde vulnérable, soucieux de droit, d’éthique et de conscience le plus ouvert de la planète.

Les malaises assumés de son évolution politique sont constitutifs de son goût du compromis et du consensus. Ils témoignent justement du travail de fond qui habite sa construction.

La frustration tempérée de compromis qui traverse ses citoyens dans le goût du débat et du risque, sa modération sécuritaire, ses exigences environnementales et sa capacité de résilience, tout cela démontre l’exceptionnelle vitalité d’une Europe qui n’a pas assez conscience de son histoire et de son leadership.

2 - La lente émergence positive du monde musulman dans la société-monde. Par l'assomption des femmes, l'éducation généralisée, l'accès aux biens et aux loisirs le monde musulman traverse la phase sensible de l'individuation des personnes. La société musulmane émergente plus individualisée prend le pas sur les contraintes communautaires de l’islam social rural et s’émancipe des cadres sociaux et hiérarchiques traditionnels. Elle se coule lentement dans le moule libertaire planétaire et cherche à construire une entrée islamique ouverte et compatible avec la post-modernité.

A rebours des attentes de Daesh dont les crimes fratricides et confessionnels traumatisent le monde musulman, ce dernier trouve dans cet épouvantail une raison d'accélérer son évolution théologique et sociétale.

Pour aller dans ce sens les élites musulmanes peuvent trouver en France, premier ennemi déclaré en occident de Daesh et pays des Lumières, la terre d'accueil d'exception pour opérer sa mutation et expulser le noyau sectaire de la fermeture théologique qui encombre son épanouissement.

L'Aiguillon évolutionnaire de Daesh : un accélérateur de la refondation de l'islam et de l'intégration des citoyens musulmans européens.

C'est bien tout le paradoxe de choc en retour qui frappe cette secte virulente : au lieu de voir s'accomplir ses sombres desseins apocalyptiques de désintégration des sociétés européennes en les portant en opposition violente contre les populations musulmanes - en particulier de la France perçue comme sensible et vulnérable - ces sociétés renversent la situation en boucles vertueuses et intégratives.

Les musulmans eux-mêmes rassurés par la résilience sociale qui ne les désignent pas comme ennemis de l'intérieur trouvent ainsi les points d'appuis pour se distinguer de la secte et s'associer avec la collectivité nationale dans l'aspiration à un destin commun de liberté et de République.

Daesh devient alors marginalisé de la scène comme un sombre prurit de haine banni par la collectivité.

Cette boucle vertueuse ne doit cependant pas faire illusion. Les actes ponctuels de fraternisation et les rapprochements produits par l'émotion ne pourront faire l'économie d'une meilleure interconnaissance entre les parties.

L'islam en Europe et en France devra mettre à jour ses composantes, clarifier les tendances qui le composent et assainir les réseaux souterrains et douteux qui le parasite.

Complexité et diversité de l'Islam en Europe

La mise en cause de l'Islam européen par Daesh et la nécessité pour cet islam de se poser dans une perspective intégrative en déniant ses liens avec la secte, va mettre à jour la complexité d'un islam maghrébin et moyen oriental, turcoman, africain traversé d'écoles, de tendances tantôt libérales, tantôt conservatrices.

La société européenne va devoir accompagner l'institutionnalisation de l'islam en s'appuyant sur les mosquées locales insérées dans la vie des quartiers et des collectivités et non pas sur des représentations para-politiques artificielles.

Les mosquées de référence doivent être identifiées sur la base d'une bonne entente transparente avec les autorités civiles parce qu'elles sont engagées dans la vie sociale et dans une relation de courtoisie active avec les autres communautés religieuses.

C'est par ce biais - à partir des communautés de base - que les Etats et les sociétés peuvent mieux découvrir la diversité de l'islam dans la cité et apprécier les dispositions des tendances internes à la compatibilité républicaine.

C'est également dans ce cadre que la part des choses peut être faite entre les salafistes rigoristes et conservateurs non violents équivalent aux Amish et les courants djihadistes criminels.

Identifier les proies de Daesh : mettre en place des dispositifs citoyens de sécurité collective.

Une veille collective doit être engagée pour être mieux à même de réagir à l'emprise sectaire de Daech.

Il est illusoire de confier toute la question de la sécurité collective à des officines spécialisées, policières et de renseignement. La sécurité doit concerner tous les citoyens et associer toutes les composantes des collectivités locales dans une mobilisation engagée.

Les mosquées locales, leurs responsables et les pratiquants doivent être impliqués, au même titre que les établissements scolaires, les associations culturelles et sportives, les familles, les paroisses en lien avec les préfectures, les magistrats spécialisés, les commissariats et autres autorités civiles.

La veille doit privilégier l'approche anti-sectaire, en surveillant les réseaux délinquants, les jeunes violents, en corrélation avec les réseaux sociaux et les noyaux de narco-trafiquants ethniques.

Traîtrise d’Etat, nuisance à l’Islam et déshonneur familial : stigmatiser et dévaloriser l'appartenance où les liens à la secte Daesh.

Une forte contre-communication doit être engagée par les Etats, les opérateurs internet et les sociétés pour dévaloriser et criminaliser les liens avec la secte Daesh et faire barrage à son influence toxique en amont.

Il est important de mettre vigoureusement en place un contre-feu de communication qui renverse le statut de héros « martyr » et mette l'accent sur le statut de traîtres à leur patrie, d'ennemis de l'islam, de fléau social et de lâches criminels au regard de leur communauté d'origine et de leurs familles.

Pour ce faire il est judicieux d’associer des exemples communautaires reconnus comme des sportifs, des acteurs, des mères de famille frappées par les attentats. Les familles musulmanes doivent annoncer leur refus des sommes d’argent « maudit » envoyé par les « martyrs » à leur famille.

Les scouts musulmans, les clubs sportifs, les établissements scolaires les instances communautaires, mais également les radios et les grands médias populaires peuvent relayer cette communication qui doit aller de pair avec la reconnaissance de l'Islam républicain et l'engagement des mosquées locales.

Les réseaux sociaux, sites internet et publications qui tendent par leurs propos et leurs documents à créditer les thèses djihadistes ou du complot « de rupture » doivent être surveillées et responsabilisées pénalement si leur influence sur les terroristes est constatées lors d’investigations.

La France et son rôle majeur pour la renaissance d'un monde musulman ouvert.

Comme l'Allemagne, la Grande Bretagne, l'Espagne, la France a été la cible d'attentats d'El Qaida et de Daesh.

Mais son cas est particulier du fait de la filiation historique coloniale avec le monde musulman et de la présence sur son sol d'une importante population originaire du sud de la méditerranée.

Plus encore la France est héritière d'une longue tradition d'érudition et de productions universitaires de référence relatives au champ islamique. Elle a formé les élites modernes administratives, politiques, militaires, universitaires de la plupart des pays musulmans francophones.

Comme les autres pays "de la vieille Europe", mais de manière plus engagée et approfondit du fait de la cible particulière qu'elle constitue mais aussi du fait de son histoire, la France réagit aux attentats avec une capacité de résilience sociale, citoyenne et spirituelle extraordinaire.

Cette résilience face à des attentats qui poussent l'horreur et l'abjection au coeur de la vie de chacun est un signe d'extraordinaire vitalité. Pas de progroms, de déchaînement de violences collectives vengeresses, mais des fraternisations au raz du peuple dans le déni commun de la violence, dans le partage de pratiques cultuelles et de solidarités actives.

Il est d’ailleurs impressionnant pour le commun des français, habitué à la promotion des ruptures identitaires anti-immigration du Front National de découvrir dans le tissus des banlieues, des paroisses, des quartiers cette vivacité inter-culturelle qui fait front au terrorisme et à ses desseins de désagrégation de l’unité civile du pays.

Tout ces éléments donnent à penser que la France doit jouer un rôle particulier qui déborde largement la question sécuritaire ou la réaction militaire.

La France doit contribuer activement à une renaissance islamique moderne et laïque en réunissant dans le principe de l’Institut du Monde Arabe un faisceau coalisé de pays autour d’une Conférence Mondiale. Celle-ci serait constituée d’une plateforme de chercheurs, de théologien(nes) sunnites et chiites et autres minorités, d’imams ouverts, de citoyens éclairés du monde musulmans, d’invités d’autres confessions et de communicateurs sociaux.

Il s’agirait de donner à cette Conférence une portée européenne et internationale, en lui assurant dans le même temps une disposition canonique positive par les plus grandes universités islamiques du monde musulman. Les relations de la France avec les pays du Maghreb, le Liban, l’Egypte, les pays Ouest-africains lui donnent une facilité diplomatique particulière.

Un des premier acte de cette Conférence serait – dans le cadre d’une déclaration associant les grandes voix canoniques du monde musulman - d’exclure unanimement la secte Daesh et ses satellites de l’Islam en les condamnant et les reléguant comme sectes déviationnistes et nuisibles à l’Islam. En condamnant dès lors toutes les formes d’appuis et soutiens à ces sectes comme étant anti-islamiques et portant atteintes à l’intégrité de la Oumma.

En s’associant à une telle démarche, en lui apportant son appui institutionnel et diplomatique la France assumerait un rôle dont s’honorerait la population musulmane du pays. Dont elle s’honorerait elle-même en premier lieu en lui permettant d’assumer un rôle historique à sa mesure.

Final évolutionnaire

Gardons bien à l'esprit que d'autres cyber-sectes, bien plus redoutables encore risquent de voir le jour sur la base d'autres fanatismes, d'autres religions ou d'autres radicalités purificatrices.

Ce serait une grave erreur de croire que l'éradication de Daesh solderait la fin de ce cauchemar. Nous avons tourné la page d'un monde connu. Nous entrons dans un nouveau monde. Vulnérable, complexe, pluriel, incertain.

Nous sommes avertis que ces nouvelles formes de fanatismes cyber-sectaires ne pourront être jugulées par les seules forces de sécurité conventionnelle.

C’est la société entière qui doit produire les anti-corps pour exclure de son sein ces éléments qui n’auront d’autres fins que de la détruire dans une rage aveugle.

Ces anti-corps ne sont pas des systèmes de surveillance, mais des valeurs intégratives qui réinsèrent tous ses membres autour des valeurs partagées par tous, qui font sens pour tous. Ces anti-corps sont ceux du sens qu'une société globalisé peut donner à chacun de ses membres en lui permettant de devenir "une opportunité de sens" pour lui-même et pour le monde.

Car la leçon de Daesh, finalement, c'est que le sentiment d'injustice, l'exclusion et de vengeance sociale peut ouvrir la porte aux vocations de martyrs et mettre le monde en danger.

Que la relégation de pans entiers de nos sociétés et du monde, la mise au bans de populations est le meilleure façon de miner notre avenir de bombes et de sang.

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Il importe que les victimes de ces attentats ne soient plus des victimes mais des héros. Que nous fassions en sorte d'inscrire leur drame dans l'histoire par le haut afin d'exorciser la part d'arbitraire et d'abomination qui a fomenté l'atteinte à leurs vies.

C'est à chacun de nous de porter leur hommage en tirant les leçons de ces drames. En disqualifiant la portée et les desseins des forces obscurantistes par la qualité de nos valeurs d'ouverture.

Pour ce faire nous avons notre Europe dont le qualificatif de vieux continent pourrait être retourné à son avantage : si nous faisions de ce continent celui de la sagesse civile. Celui qui donne aux religions comme il le fit régulièrement dans son histoire l’occasion de la paix et de la concorde dans une perspective universaliste d'unité dans la diversité.


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