• Hassan Aslafy

Nous sommes tous la riposte au chaos !


Les événements de terreur aveugle qui depuis quelques temps ponctuent l'actualité sur plusieurs fronts et tous les continents nous frappent de stupeur et de perplexité : par leur violence, leur arbitraire, leur dimension apocalyptique. Par le fait que chacun de nous et des nôtres, dans la rue, dans l'avion, dans le bus, dans le supermarché peut être la prochaine cible, la prochaine victime.

Les gouvernements européens, particulièrement éprouvés, cherchent à organiser une riposte. Mis au défi par des formes inédites de réseaux criminels infiltrés dans leur corps social, ils peinent à cerner l'ennemi diffus qui prend l'apparence de l'ordinaire.

Un ennemi qui met sous tension nos sociétés en nous poussant vers des fractures, en convoquant nos peurs, en creusant des différents culturels, identitaires et religieux. J'ai proposé dans un post-précédent une lecture personnelle qui éclaire la généalogie socio-politique de ces événements tels que je les ai vécus/pensés - tout au moins en France.

Approfondissons cette approche pour mieux comprendre les évolutions actuelles et à venir. Pour mieux se prémunir des actions de déstabilisation prévisibles lourdes de menaces et de douleur pour tous.

La thèse que je défends est la suivante : nous ne sommes pas confrontés à une organisation religieuse mais à une organisation sectaire et mafieuse internationale. Son projet utopiste et justicier s'exprime dans un pathos héroïque et mystique séduisant pour des personnalités vulnérables. Elle dispose d'un bras armé professionnel, de communicateurs aguerris et de zélateurs aveugles racolés dans toutes les sphères sociales mais aussi dans les prisons et les réseaux marginaux de la dissidence islamiste radicale. Elle est en connexion avec les grandes mafias de la planète. Elle fonctionne sur le modèle de ces mafias. La modernité démocratique est sa cible principale et son insupportable déni : son ennemi désigné par Dieu. Ce point de vue dont je vais donner les lignes principales ci-après permet aussi de transformer ces déchaînements d'horreur et de stupeur en dynamiques sociétales évolutionnaires : en posant ces moments paroxystiques comme des leviers de sens et de résiliences culturelles et sociales. Pour refonder et approfondir le sens de la citoyenneté politique. Pour accélérer l'émergence d'une conscience collective unifiée dans la diversité autour d'un socle de valeurs éthiques universelles.

Ni religion ni ethnicité !

Les commentaires d'experts ou d'intervenants avertis ne cessent d'évoquer les questions religieuses islamiques ou ethniques de l'immigration.

Ils orientent ainsi notre attention précisément dans les deux directions souhaitées par les instigateurs du chaos :

1 - évoquer continuellement l'Islam pour creuser le fossé de la différence religieuse radicale en Occident. Evoquer l'Islam pour donner une légitimité à leur projet de restauration califale auto-proclamée et en tirer prestige !

2 - Jeter du sel sur la cicatrice toujours sensible de la question post-coloniale et de l'immigration sud-méditerranéenne. Porter le soupçon sur les arabes et activer les sources de conflits identitaires.

Cette stratégie est un vaste enfumage. Constatons simplement que les sites qui incarnent la religion des ennemis « croisés » et chrétiens ne sont jamais attaqués et que les arabes et les musulmans sont parmi les premières cibles et victimes.

Nous sommes en fait confrontés au projet de déstabilisation globale engagé par une secte messianique mafieuse aux dimensions internationales. C'est la première à cette échelle dans notre monde contemporain. C'est la première qui dispose d'une capacité de nuisance si extraordinaire. Mais ce n'est sans doute pas la dernière. Il est donc important de tirer toutes les leçons de son combat, de son modèle, de ses stratégies.

Cette secte coalise autour de son noyau religieux archaïque un projet géopolitique et utopique à vocation universel parfaitement cohérent pour ses zélateurs : incarner un état messianique et révolutionnaire attendu de Dieu et prophétisé dans son Livre, puis l'étendre sur la terre avec la bénédiction du ciel.

Pour atteindre ses fins cette organisation est engagée dans une guerre sacrificielle totale. Elle n'a pas d'autres choix car sa mission est d’accélérer l'avènement de la fin des temps.

La particularité de cette utopie mortifère et cela explique son impact - est qu'elle s'est donnée deux leviers extraordinaires :

- un bras armé constitué initialement à la faveur du délitement irakien et du ressentiment des sunnites molestés par le nouveau pouvoir chiite irakien. Cette phalange, constituée de militaires avertis, s'est progressivement étoffée de mercenaires fanatisés, de cadres, de gangs et de délinquants racolés dans le monde entier.

- Une propagande moderne qui utilise tous les moyens de communication numérique pour emballer et vendre son projet dément d'utopie justicière. Dont l'objectif planétaire est de promouvoir la Cause par le biais des réseaux radicaux sunnites et délinquants, jusque dans les quartiers communautaires et les prisons de Londres, Paris, Bruxelles, Madrid...

La jonction avec les réseaux européens

Son projet a ainsi rencontré en Europe ce qui avait été préparé par le salafisme discret et "politiquement toléré" des années 1980-2000 : un terreau d'accueil favorable au djhadisme armé révolutionnaire.

Tout au long de ces années "tranquilles" les mosquées clandestines, parallèles aux "mosquées officielles" ont su développer leur assise par une propagande discrète et un pacifisme social qui leur ont ouvert les faveurs des autorités politiques qui n'y voyaient alors que du feu. Bien installés à l'ombre des cités, ces groupuscules salafistes radicaux ont commencé à opérer les liens avec les trafics de drogue, à imposer lentement leur main-mise jusqu'à se "professionnaliser" par leurs implications progressives dans les conflits afghans, bosniaques, de la guerre civile algérienne, etc.

Je me souviens alors des amis qui, depuis les quartiers, montaient des associations humanitaires pour secourir "les enfants bosniaques" et revenaient shootés de djihad avec des armes de guerre planquées dans les coffres de voiture. Pour le futur djihad de France, disaient-ils... Les croyants et les pieux de banlieue devenaient des guerriers et des trafiquants internationaux. Par les trafics et les prisons ils ont rapidement intégré les connexions mafieuses internationales.

Après la galaxie chaotique d'El Qaïda, ils ont rencontré en Daesh l'organisation qui donnait un corps et un territoire à la fois mystique et militaire à leurs rêves héroïques, justiciers et sanguinaires. Le gros de ces troupes, constitué de délinquants ou d'idéalistes galvanisés par des faits d'armes et des modes de vies clandestins trouvent en son sein un espace de fraternité et de reconnaissance doublé d'un sentiment de toute-puissance et de salut.

Ils trouvent dans réseaux mafieux déterritorialisés - des balkans, turques, tchetchènes - aussi bien que ceux ancrés dans les cités accolés au grand banditisme des solidarités fortes et viriles, à "forte valeur personnelle" ajoutée ! Le grand rêve du Califat restauré leur offre, à eux les bannis, les méprisés, les éternelles secondes classes de devenir des élus, des héros pour ici-bas et dans l'autre monde. Le jackpot !

La pieuvre mafieuse internationale

Car c'est bien de cela qu'il s'agit.

Nous sommes face au projet de déstabilisation globale engagé par une secte politique révolutionnaire, messianique et mafieuse aux dimensions internationales.

C'est dans ce sens que nous disions dès le départ qu'il ne s'agit pas d'une question religieuse ou ethnique. C'est la question d'une secte politique qui se nourrit de la guerre pour affirmer sa légitimité mystique et religieuse. C'est pourquoi sa fin est inéluctable et proche : sa défaite militaire disqualifiera sa légitimité religieuse.

Il est donc important de réagir en posant les bons mots et en changeant notre vocabulaire : ne plus évoquer du religieux islamique mais du sectaire mafieux. Ce n'est pas à une organisation religieuse que nous avons à faire mais à une secte mafieuse qui regroupe autour d'un projet dément une constellation floue et diverse d'opérateurs fanatisés.

La première réaction salubre à mon sens est donc de démystifier la dimension religieuse qu'elle prétend incarner. Cela mettra à jour le véritable ressort politico-sectaire, militaire et mafieux de l'organisation et de ses zélateurs fanatisés.

En parlant d'une secte internationale mafieuse on change la donne.

1 - On quitte le champ religieux pour entrer dans le champs sectaire. Il est question alors de pathologie sociale et religieuse, de psychiatrie, de délire de persécution et de toute-puissance. Depuis des décennies de nombreuses organisations associatives ou institutionnelles ont développé des techniques de prévention face aux techniques de manipulation sectaire.

2 - On aborde la dimension mafieuse avec le trafic de drogues et d'armes dans les quartiers et les flux financiers délictueux qui leur sont associés. Il importe de mettre en avant "les mains sales" des djihadistes, leur implication directe dans les trafics nuisibles à la dignité humaine.

3 - On libère le débat de l'Islam de la stigmatisation et de sa prise en otage par cette infection politico-sectaire et on lui ouvre des espaces institutionnalisés de reconnaissance et de modernité. L'Islam n'a pas besoin de Daech pour entrer dans la modernité. Il est traversé de courants divers traditionalistes et libéraux et doit trouver les moyens de poser son débat pour advenir à sa modernité. En l'acculant dans un face à face avec le terrorisme on prend le risque d'étouffer son évolution et de freiner son intégration sociétale et politique.

4 - On exclut toute ethnicisation du débat et la focalisation sur l'immigration traditionnelle et celle des nouveaux migrants. Leur histoire est déjà bien compliquée et douloureuse sans qu'on leur impose le prisme sectaire daeshien !

Toute la ruse de cette secte mafieuse internationale est de tirer partie des failles, des crises et des problématiques contextuelles pour les orienter en sa faveur : que ce soit celles des tribus sunnites d'Irak, des ressentiments tchétchènes, des poussées régionalistes du Caucase, des palestiniens occupés, des touaregs lésés du Mali ou des maghrébins mal intégrés d'Europe : ce ne sont que des moyens et de la piétaille pour son projet apocalyptique. Riposte à la mafia du chaos !

1 - Procéder à la requalification sectaire et mafieuse systématique qui dénie toute légitimité religieuse à la secte.

2 - Formaliser la question de "l'addiction sectaire" en s'appuyant sur des repentis et les techniques humanistes de prise de conscience des manipulations psychologiques et idéologiques extrémistes.

3 - Mettre en valeur la force des "idéaux" des sociétés démocratiques. Prendre conscience de la puissance que représente leur vulnérabilité consentie. La force d'une société, contrairement à ce qu'affirme Michel Onfray, n'est pas dans le fait que ses membres veuillent s'immoler ou se sacrifier pour elle, mais dans le fait que cette société mesure et évite le sacrifice à tous prix de ses membres. Il est effrayant de voir que des philosophes connus et écoutés s'alignent sur des logiques aussi grégaires.

- Affirmer l'audace politique qu'implique la constante remise en cause des certitudes et des préjugés. - Reconnaître le courage de l'ouverture à la diversité. - Apprécier l'éthique du droit qui fonde nos sociétés et son souci central et constant du plus faible, du prochain et de l'autre.

Ce sont des valeurs extraordinaires dont les fondations éthiques se retrouvent dans la plupart des cultures du monde. Il faut en effet "désoccidentaliser" ces valeurs en mettant en avant leur appropriation universelle en Asie, en Inde, au Japon, en Amérique latine et en Afrique, en montrant que même si le bassin de leur naissance structurée est advenue en Europe (comme l'écriture à Sumer, les chiffres en Chine...) ce bassin de valeurs éthiques et démocratiques s'enrichit des couleurs des cultures et des civilisations du monde.

Il importe d'ouvrir partout des "espaces citoyens de philosophie" pour partager avec le plus grand nombre la formulation de ces idéaux et accélérer leur appropriation.

Il est plus important que jamais de les éprouver, de les partager, de les mettre à l'épreuvre de l'action, de les imposer aux intérêts économiques et impulser l'accélération collective et concertée de leur mise en œuvre.

Il faut comprendre que nous traversons une transition évolutive et que ces idéaux, s'ils restent encore précaires et peu appliqués, et parfois bafoués par ces sociétés même qui les portent, restent notre commun héritage d'humanité à faire croître et grandir. Il devient de plus plus évident qu'il ne doivent plus constituer la rente d'une classe politique mais un défi partagé par tous.

4 - Traquer les filières délictueuses liées au trafic d'armes et de drogue en éradiquant toutes les poches et zones qui résistent à l'autorité légale ou qui ont été abandonné par elle. Ces filières alimentent par capillarité les circuits mafieux et servent de stratégie de rabattage et de propagande auprès de jeunes auxquels elles fournissent emplois, éventuellement pouvoir et responsabilité avant de les pousser vers le djihadisme. 5 - Démanteler les enclaves urbaines communautaires ou leur imposer des régulations citoyennes, des gages de loyauté et une transparence associative et cultuelle.

6 - Elargir l'approche sécuritaire politico-militaire à la notion de sécurité citoyenne. Tant que les citoyens ne seront pas associés à la sûreté publique, on peut craindre que les Etats, laissés à eux-mêmes, ne se crispent sur leurs prérogatives régaliennes et soient tentés d'abuser de leur pouvoir de plus en plus étendu de surveillance et de contrôle. Il est impératif de mettre en place des dispositifs de vigilance citoyenne par le biais d'applications digitales, de comités de quartier, de collectifs intégrés aux systèmes officiels de contrôle.

7 - Etendre la riposte à une dimension européenne et internationale : mutualisation des renseignements, étouffement des trafics, gel des avoirs, repérage des donateurs, condamnation nominative des responsables, engagement plus résolu des Nations-Unies pour dénoncer solennellement les crimes contre l'humanité...

8 - Engager une politique méditerranéenne et sahélienne d'ouverture et de co-développement mais aussi de politique socio-éducative locale de citoyenneté exigeante, volontariste et active auprès des populations vulnérables liées à l'immigration.

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Ce ne sont là que des éléments brossés à gros pinceaux et mis en partage. Ils peuvent être approfondis, développés. Ils ont le mérite d'ouvrir des pistes et d'insérer ces événements tragiques dans une perspective de géopolitique évolutionnaire.

En effet notre post-modernité générera d'autres "bulles" sectaires machiavéliques et guerrières qui répondront sur le mode de la régression archaïque et radicale aux incertitudes et aux difficultés de nos temps de transition. Elle tireront partie de nos points faibles, de nos incohérences et de l'injustice que nous camouflons ou justifions.

C'est pourquoi l'existence même de ces noyaux de violence apocalyptiques imposent à nos sociétés d'intégrer plus de cohérence politique et éthique, plus de vitalité démocratique. Elles imposent à chacun de nous également d'assumer son rôle non seulement de citoyenneté électorale, mais d'acteur social et politique conscient, engagé pour le bien commun et le combat pour la dignité de tous.


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© 2019 - Hassan Aslafy