• Hassan Aslafy

Le Centre Alchimique du Swar ou les extravagants propos de Yogi Beshbesh


Nos tribulations sur la motocyclette écologique de Yogi Beshbesh nous conduisent régulièrement sur l'esplanade du front de mer de la grande mosquée de Casablanca.

Là on peut régulièrement nous retrouver devisant face à la mer. Nous sommes facilement reconnaissables du fait du turban conique et de l'accoutrement très singulier de mon auguste Maître. Et aussi à cause des chats.

Yogi Beshbesh rapporte toujours dans sa gibecière un sachet de croquettes luminescentes qu'adorent les chats du coin. D'ailleurs ils semblent attendre notre venue et à chacun de nos passages sur l'esplanade leur nombre ne cesse d'augmenter. C'est ainsi que ce soir là une bonne trentaine de chats minaudaient à nos pieds, miaulant à qui mieux mieux de langoureux miaous.

- Les chats digèrent le temps et le ralentissent. C'est pourquoi ils dorment et rêvent tant. C'est pourquoi aussi l'on vit plus longtemps en partageant sa vie avec des chats. C'est pourquoi enfin Je leur donne des holophons.

- Des holophons ?

- De la fiente d'ourq, une créature du troisième Hypermonde qui se nourrit exclusivement de papavéracées. Les chats ont figuré au panthéon de nombreuses traditions initiatiques et ont été fréquemment associés en des temps anciens aux rituels initiatiques et magiques. Ils étaient alors drogués aux opiacées. Leur mémoire collective d'espèce a conservé cette disposition. Comme tu vois ils adorent les holophons...Comme vous les humains d'ailleurs...

En effet les chats dès lors qu'ils ingéraient les pastilles s'allongeaient à nos pieds...

Avec ce tapis de félins aux regards givrés nous regardions la mer qui dénouait ses châles impudiquement sous le soleil couchant. C'était l'heure où elle dévoilait le moiré de ses hanches et nous offrait les frises languides de son écume.

Nous partagions ainsi de précieux moments de silence, parfois long, parfois courts, mais toujours me semblait-il , particulier, denses, intenses.

- Vous méditez Maître ?

- Non je swar. Du verbe Beshbeshistan Swaram.

- Swar ?

- Avant de te parler du Swar il faut d'abord que je te précise un point. Ce qui s'appelle méditation chez vous est une ronflette pour urbains stressés que vous vendent à prix tarifés les vendeurs de vent et de moulins de prières.

Ce sont en fait des relaxations, des détentes respiratoires de bien être et des suggestions positives. Que tous les manipulateurs distilleurs d'extase et les prestidigitateurs de l'emprise mentale aiment utiliser pour leur propres desseins depuis la nuit des temps. C'est ainsi qu'ils inventent à tour de bras de nouvelles méditations comme on inventent de nouveaux régimes alimentaires ou des lessives qui lavent chaque fois l'esprit plus blanc. Où alors ils recyclent les mille et une formules du Dhyana indien en prétendant chacun détenir la recette originelle.

Je ne nie pas que ces pratiques puissent -être utiles. Comme une hygiène de l'esprit, comme l'entretien physique, la diététique ou la gestion des conflits.

Elles permettent de digérer ses émotions, de se sentir plus léger. Dans le monde stressant et incertain il est bon de se détendre, de respirer, de se recentrer. C'est tout aussi normal que bien digérer et bien dormir. Ou de se brosser les dents.

Mais ne me parle pas de méditation ! Quelques minutes ou quelques demi-heures de pause-pensée ou de pause-paroles... On y met un nom indien, l'étiquette d'un Maître et un serrouel de Rishikesh et hop ! on se sent "méditant"...Non, non et non !

- Oulalah Yogi Beshbesh, je crains que cela ne soit pas bien entendu par beaucoup de mes amis....

- Et bien les chemins buissonniers de la perplexité sont plus fructueux que les autoroutes du sens commun. Tu as pu constater qu'en prenant des détours par les nuages avec ma motocyclette - ma cyclotronette - nous avons des points de vue inédits sur le monde.

Je vais te parler de la méditation des anciens. Car elle appartient aux anciens, en un temps ou le Swar n'était pas activé. Toutes ces pratiques remontent aux premiers hominidés, mais pour raccourcir le propos je vais te parler de la méditation "indienne".

Vos ancêtres indiens et autres asiates ont hérité des pratiques visionnaires de leurs ancêtres chamans et autres sorciers. Transes, musiques propitiatoires, rituels de masques et rites de sang, invocations conjuratoires et usages de psychotropes aux propriétés divinatoires au services de divinités tribales. Voilà les sources. Avec l'urbanisation et l'évolution politique et sociale ces pratiques ont été rationalisées, affinées et intégrées dans des corpus védiques qui ont institués la civilisation védique de l'Inde ancienne. C'est dans ce cadre qu'a émergé la méditation, comme pratique cognitive apurée des bourbiers du démonisme magique. Elle s'extirpa peu ou prou des traditions tribales mais conserva son statut de pratique aristocratique réservé à une caste élitiste. Le ballon magique se transmit ainsi du sorcier au prêtre et à son complice : le très saint Maître spirituel.

Cette méditation "védique" s'exerçait dans le cadre d'austérités et de pratiques d'une telle rigueur qu'elles feraient fuir tous les aspirants à la méditation relaxative contemporaine.

Les pratiques de méditations traditionnelles indiennes étaient accompagnées de jeûnes astreignants, d'isolements en ermitages et de totales restrictions sexuelles. Le plus souvent elles étaient également assorties de consommation de substances qui permettaient à la fois de brider la faim et la sexualité, de lutter contre le froid mais aussi d'attiser le feu de la tapasya (austérité) en ouvrant la porte des perceptions.

Les méditations se prolongeaient sur des années de pratiques constantes et accaparaient tout le temps des saddhus ou "renonçants". Nombre d'entre eux se perdaient dans les neiges himalayennes de leurs folies ou finissaient calcifiés par le froid. D'autres redescendaient pour distribuer l'aumone de leur éveil sous le contrôle tatillon des prêtres et des pandits (savants) : toute hétérodoxie était passible du banissement ! Il fallait rester dans le rail des védas et conforter les hiérachies instituées par les Dieux ! Ainsi s'instituèrent les grands éveils toujours conformes aux écritures sous toutes les latitudes, confirmés par les rares exceptions qui confirment toujours la règle.

Puis la méditation tantôt ritualisée tantôt "plus mystique" s'évasa en plusieurs voies. Celles-ci s'inscrirent rapidement dans des filiations spirituelles concurrentes qui se livraient souvent de pointilleuses batailles sur la supériorité de leurs résultats et la validité de leurs voies respectives. Qui était le plus éveillé et le plus prôche de la Réalité Ultime : le super-éveil transcendantal du Sans Forme ou la super dévotion illuminée qui permet de baiser les mains du Dieu à huit bras...? Sacrés joutes et débats qu'aimaient organiser les rois des mois durant dans leurs résidences palatines pour se distraire du harcèlement de leurs amantes ou pour choisir la voie la plus propice à leur jeu d'échec politique. La tradition védique indienne et son corpus de méditation étaient très connus durant l'antiquité. Les grecs désignaient les yogis par le terme "gymnosophistes". Ils inspirèrent Plotin et les gnostiques. Les yogis vendaient leurs tours de fakirs et avaient leurs ashrams dans les grandes villes du Moyen-Orient. Lorsqu'émergèrent les grands monothéismes institutionnels, leurs traditions dévotionelles et méditatives dangereusement hétérodoxes s'infusèrent dans les traditions monastiques, les sectes illuminés gnostiques et le soufisme persan. Par lequel soufisme persan elles se glissèrent dans le jardin de l'islam mystique. Par lequel islam mystique elle ajoutèrent encore une louche bien sulfurée au christianisme médiéval déjà bien enfumé par ses cousinages gnostiques. C'est ainsi petit humanoïde que l'histoire se traite vue par le Grand Félin Beshbeshistan que je suis !

Toutes ces voies sont anciennes car elles elles légitimaient toutes des lignées aristocratiques de prêtres ou de magiciens, de marabouts, de Cheikhs qui vendaient leurs services magiques, mais aussi la chair à canon de leurs ouailles ou leur protection spirituelle aux puissants maharajahs, califes, vizirs, khans et autres grands enturbannés. Toutes ces voies sont anciennes car elles ont leurs sources dans l'usage intensif des opiacées, hashish et autres champignons. Leurs "effets" euphorisants sont engrammés dans notre cerveau par des siècles d'usages et de sacralité. Tel le "soma" du meilleur des mondes les méditations traditionnelles et leur mise en scène patri-spirituelles ou matri-spirituelles activent nos zones de confort mais ne nous changent pas. Pas plus qu'elles n'ont changé la ségrégation épouvantable des castes, ni les déchainements de violence collective raciales, ethniques et religieuses qui ont régulièrement ensanglanté l'Inde. - Certes Maître mais cela invalide-t-il la méditation comme moyen de connaissance de la réalité ultime... ?

- Deux neurones allumés au holophon suffisent à un chat pour comprendre la connaissance ultime. Il dort et rêve alors sur le tapis de prière de l'univers dont chaque maille contient le tout. Nul besoin de patriarche ou de matriarche pour comprendre cela, ni de Cheikh, ni de pieux méditant.

C'est la révolution libertaire qu'apporte le Swar. Veux-tu que nous allions faire un tour dans les rêves de ces chats illuminés ? me demande alors Yogi Beshbesh. Ou plutôt non ! Mon cher Hassanou nous allons ensemble faire un Swar dans le cimetière de la ville. Grimpons sur ma cyclotronette !

La nuit était déjà bien tombée sur cette ville tant aimée de Yogi Beshbesh. Casablanca et sa médina allaient-ils devenir le Centre Alchimique du Swar ? L'air devenait frais. Des dizaines de milliers de voitures vrombissaient dans les goulots routiers et illuminaient la nuit, mêlant leurs pollutions aux embruns marins et aux pestillences des usines à poisson du port.

A mesure que nous nous élèvions dans le ciel et que nous approchions du sommet du minaret la ville se découvrait ombrée de ténèbre et de convoitise. L'air enfin devenait maritime, pur et frais. A ma grande stupéfaction les chats semblaient avoir enfourché le pinceau de Chagal et nous suivaient dans le ciel. Accroché à mon Maître yogi je lui posais la question :

- Me parlerez vous du Swar ? - Mieux me répondit-il, je t'y conduis !

(à suivre...)


0 vue

© 2019 - Hassan Aslafy