• Hassan Aslafy

Notre chance !


Le djihadisme, oui je connais...

Compte tenu de la vitesse de l'actualité qui s'emballe, du nombre de commentaires inconséquents des mille et un instituts spécialisés dans l'islam versus terrorisme. Compte-tenu de la prospérité des pourvoyeurs de haine et la sphère complotiste dont les schizophrénies s'aggravent plus que jamais. Compte-tenu de l'interpellation d'amis inquiets et concernés, je me dis qu'il peut être utile de partager quelques expériences et réflexions.

Je connais bien toute cette triste histoire du dérapage djihadiste pour l'avoir vécu. J'ai même rendu visite dans son perchoir en Ariège au fameux émir blanc. J'ai partagé l'exaltation sacrificielle des djihadistes en partance à l'époque pour la Bosnie. J'ai dormi dans les mosquées avec des prédicateurs Tabligh. J'ai croisé les durs de durs, les combattants du post-guevarisme djihadiste. Mais j'avais une chance extraordinaire : j'étais passionné de philosophie. J'ai traversé toute cette jungle semi-clandestine avec la distance et le doute. Sans jamais céder à l'emballement, ni perdre la raison. Ce qui n'était malheureusement pas le cas de la majorité des jeunes qui partageaient avec moi une certaine fascination pour cette idéologie radicale révolutionnaire.

Au commencement dans mon quartier... Ma rencontre avec ce monde trouble a commencé à la fin des années 70 alors que j'étais encore adolescent dans mon quartier de Saint-Etienne, dans ma cité HLM au coeur de la France ouvrière. Lecteur de tout, je lisais alors, perplexe, d'étonnantes brochures révolutionnaires islamiques iraniennes. La Révolution toute fraîche était en marche. Les publications allaient bon train. Exaltées, enthousiastes, anti-occidentales, revanchardes. On pouvait s'abonner directement en écrivant à l'Ambassade d'Iran.

C'est alors qu'apparurent dans le même temps des publications concurrentes : les traités wahabites provenant d'Arabie Saoudite. Passionné alors de philo je trouvais ces brochures particulièrement nulles, s'adressant manifestement à un public inculte. En fait il s'agissait de petits fascicules de propagandes simplistes mais efficaces. Enfer, obéissance, dogmes, désignation des ennemis...Et éloignement des moeurs occidentales considérées comme voies directes vers l'enfer. Schiites et salafistes commencaient déjà leur guerre et, déjà, dans les quartiers !

Rapidement l'Arabie Saoudite prit l'ascendant dans cette guerrilla de communication qui impactait jusqu'à l'adolescent que j'étais dans ma petite cité de Saint-Etienne. Une efficacité marketing digne de Coca-Cola. Des Corans et des brochures salafistes furent déversés en masse dans les quartiers, dans les marchés, dans les mosquées via d'étranges réseaux tandis que l'islam conventionnel des chibanis et des modérés continuait de ronronner dans ses salles de prières et ses quelques mosquées contrôlées par les tatillons services secrets marocains et leurs rivaux et ennemis algériens. Chacun veillant sur ses ressortissants.

Petit à petit des groupuscules ont commencé à se constituer, l'air de rien, parallèles aux mosquées "traditionnelles". Déjà matinés de clandestinité révolutionnaire, plus intellos, mixants la littérature salafiste et celle des frères musulmans. Tout cela bien sûr le plus souvent à la barbe des musulmans ordinaires qui ont commencé à voir apparaître de jeunes "barbus" militants, radicaux, situant leur croyance et leur engagement non plus dans la mosquée locale et dans la continuiteé de leur rapport à la France mais dans un contexte géopolitique global ou déjà résonnait la rumeur des guerres à venir...

Pulullement des sectes islamiques piétistes et intégristes puis dérives djihadistes

J'ai pu voir ainsi pendant des années émerger impunément des groupes radicaux islamistes sectaires. S'élargir le choix des tendances et des radicalités. Il y avait en particulier un groupe qui bénéficiait d'une tolérance incroyable des pouvoirs publics. Il s'agissait du courant piétiste pakistanais particulièrement zèlé appelé les tablighs. Ils allaient de ci-delà, établissant de vrais campus d'endoctrinement et de prières. On les voyait partout les yeux noircis de kol pour imiter le prophète. Des yeux dilatés de fraternité à force de prières et souvent, en cachette de fumettes de bonnes résines.

Leur zèle énervait les mosquées traditionnelles qui observaient d'un oeil intrigué et inquiet ces étranges frères prêcheurs qui se distinguaient déjà des croyants ordinaires en portant d'exotiques tenues pakistanaises.

Ils avaient un succès notable avec leurs prêches et la dimension mystique presque soufie de leurs pratiques. Leur coté sincère et boy-scout et leur discours d'édification spirituelle centrés sur la défiance envers les moeurs occidentales frappaient les esprits. Ils trouvaient dans l'exaspération de la crise dans les années 90 un terreau favorable auprès de jeunes déclassés, en pertes de repères ou en quête de sens. Surtout ils ouvraient l'accès à des séjours au Pakistan, en pleine période d'expansion des talibans. De nombreux amis d'alors ont fait le voyage vers ce kathmandou de l'Islam qui devint vite, avec l'emballement de la géopolitique internationale... un voyage d'étape vers le djihadisme révolutionnaire.

L'aveuglement volontaire des politiques

De mon quartier mon destin bascula vers d'autres horizons de France et je fus toujours étonné de rencontrer partout des membres de la secte tabligh ou des groupuscules salafistes organisant activement leurs assemblées dans des caves, des espaces publics, dans des appartements. En faisant des études de sociologie autour des questions de l'identité maghrebine, je fus mis au fait par les administrations que ces sectes étaient utilisées par les politiques, avec l'appui des "grands frères médiateurs" comme moyens d'apaisement et de gestion alternative des jeunes de quartiers/banlieues.

Nous étions en pleine Mitterrandie. La gauche bienveillante lâcha prise sur les quartiers en déléguant la gestion sociale aux grands-frères et aux groupuscules pakistanais, saoudiens whahabites qui se mettaient bien en place. Elle facilita l'émergence de petites mosquées semi-clandestines de ces diverses sectes souvent rivales et concurentes. Sous prétexte de moralisation des jeunes, d'éloignement de la drogue et de "calme social" - et en contrepartie de petites médiations électorales - celles-ci se sont développées avec l'accord des pouvoirs publics et parfois de souterraines subventions. Tout cela à la barbe des grandes mosquées d'influences algériennes, marocaines, turques porteuses, elles, de l'islam plus normatif et institutionnel.

Ces groupes radicaux et sectaires sont progressivement devenus des officines d'influence et de recrutement des courants extrêmistes divers : FIS et GIA, puis Jihad bosniaque, Afghanistan... Elles qui devaient lutter contre les drogues se sont emparées des trafics. Elles qui devaient moraliser les jeunes les ont entrainés vers les mafias, le trafic d'armes et la déloyauté citoyenne.

Lors de mes enquêtes pour mes études dans des épiceries algériennes de Perpignan je découvrais avec stupéfaction qu'elles étaient infiltrées par le FIS. Je découvrais encore que des mosquées clandestines devenaient des lieux de propagandes du GIA et du recrutement pour la Bosnie.

A l'université mon directeur de recherche restait sceptique, dubitatif. Mes propos ne suscitaient que l'indifférence car mes profs pensaient alors que les migrants/post migrants construisaient des espaces alternatifs de la débrouille et qu'il y avait là des gisement d'intelligence et de ruse contre la domination de l'état post-colonial. Nous étions en pleine Bourdieuserie...Et forcément les jeunes des cités étaient tous des victimes.

Puis les choses se sont accélérées. Elles ont commencé par le biais de prédicateurs clandestins et l'émergence d'internet. A la faveur des images de l'exaltation des martyrs des fronts afghans et autres, la "contre-culture djihadiste" des maquis de Ben Laden, des combattants, des héros, des martyrs, toute cette ruée d'images et de symboles a fini par produire la figure du Che-guevara guerillero djihadiste.

Flanqué de ses nikes, de son serrouel, de son kémis, de son turban, de sa barbe et de sa kalachnikov il a commencé à prendre du relief en offrant un exemple héroïque tout à fait adapté au profils de jeunes aux identités fragiles. Souvent complètement bloqués dans leur construction personnelle par le chômage et la relégation dans des statuts économiques et sociaux humiliants, laissés pour compte d'un système éducatif laxiste, flattés par des éducateurs gauchistes qui les incitaient à cracher sur l'ex-colon, stimulés par le rap us antisystème, ces jeunes souvent blessés, ivres de rage et mal éduqués mais avides de justice ont été des proies idéales des sectes devenues expertes en marketing.

La montée en charge a continué. Ces groupes et leurs prédicateurs informels ont trouvé de véritables eldorados d'accueil dans certains quartiers cosmopolites à Londres et Bruxelles pour y développer des plateformes de communication et de logistique avec les zones de conflits djihadistes dont la Bosnie qui a constitué un moment fort dans la structuration du djihadisme européen. Les liens avec les réseaux de la drogue et de la délinquance via les cités et les prisons se sont établis facilement.

Plus le temps passait plus j'étais consterné par l'aveuglement des pouvoirs publics et le minage de l'avenir commun pour de sombres intérêts électoraux. Un pays aussi riche en histoire/histoires que la France avec une population si variée des Caraïbes à la Guyanne, de l'océan indien aux ex-colonies des migrations, riche de ses terroirs, de ses régions, de sa langue et ses langues, comment un tel pays pouvait-il se retrouver piétiné de la sorte ?

L'ignorance des administrations, le laxisme et l'opportunisme électoraliste des politiques ont laissé pulluler et s'installer en France des foyers incontrôlables du djihadisme. Nous payons le prix aujourd'hui de cette politique à courte vue.

En plus de ces constats d'autres me frappèrent :

1 - L'incurie et l'immaturité des "autorités" islamiques et de leur représentation en France d'alors bridées par leur sujétions aux pays extérieurs et une génération d'imams étrangers totalement décalés par rapport à la problématique française n'ont fait qu'exaspérer la situation. Ces instances n'ont pas su s'ouvrir aux problématiques des jeunes en difficultés et développer des "pastorales" adaptées. Ce faisant ils ont laissé toute cette frange de jeunesse se faire embarquer par les tentations sectaires dévoyées et criminelles.

2 - Les réformateurs. Pendant ces décennies j'ai cherché en vain la réaction éclairée des philosophes de la diaspora islamique. Je n'ai trouvé que la paralysie des penseurs et autres philosophes de "l'Islam des lumières" incapables - sans doute par peur de représailles, souci de modération et de consensus, et peut-être parce que les temps n'étaient pas mûrs - de poser les termes radicaux d'un vrai réformisme islamique compatible avec la modernité et la République. Tarik Ramadan qui aurait eu l'envergure et le brio n'en finissait plus de se contorsionner dans des moratoires et un moralisme navrants. D'autres restaient dans l'hyper-philosophisme ou dans le théologico-théologique pour éviter les affrontements et les dénonciations.

3 - Dans le même temps j'ai vu émerger un front national et sa constellation de groupuscules catholiques et identitaires, eux-aussi instrumentalisés par la gauche bien pensante qui a volontairement donné corps et substance à cet épouvantail électoral par une politique laxiste de la sécurité et une traitement aveuglé de culpabilité pour la question migratoire.

Ces groupuscules catholiques ultra conservateurs - qui partagent une véritable frénésie de concurence des apocalypses avec les radicaux islamistes - agitent leur haine de l'islam. A la faveur de cette crise ils multiplient les attaques sur sa compatibilité avec la République. Et tentent le tout pour le tout jusqu'à faire apparaître le Coran comme un ouvrage délictueux et l'Islam comme une religion séditieuse et dangereuse.

4 - J'ai vu parallèlement monter en charge les réseaux identitaires soraliens et dieudonnistes connectés aux réseaux complotistes des anti-fédéraux américains et anti-sionistes, influencés par les réseaux pro-Poutine, mixant habilement cause pro-palestinienne, frustration et vieux fond antijuif des jeunes maghrébins pour faire leur beurre et envoyer les beurs dans le giron du front national. Dont ils espèrent en retour sans doute quelques ministères : Soral à la Culture et Dieudonné au Ministère de l'intérieur ?

Les réfugiés, une menace ? Non une chance, mais à gérer avec discernement.

La question des réfugiés qu'on associe avec une vision anxiogène de l'Islam relève de la politique générale des migrations. Il est plus judicieux de régler les problèmes à la source en terme géopolitique que ce soit par un vaste plan Marshall en Afrique et le réglement par une mobilisation planétaire des conflits au Moyen Orient ( à savoir que les trafics humains, d'armes et de drogues, les subventions généreuses de l'Europe et des Emirats, l'économie souterraine et délictueuse ont enrichis des franges corrompues de notables locaux qui ne souhaitent pas la paix - mais préfèrent gérer la rente sanglante de la crise permanente qu'ils entretiennent à souhait).

Accueillir des familles et des jeunes syriens/irakiens chrétiens ou musulmans ou zoroastriens est une sécurité pour l'avenir et non une réelle menace. En étant bien accueillie cette population rescapée de la guerre et avide de prospérité n'apportera que des avantages et de la reconnaissance. Ce sont des forces vives pour des nations vieillissantes qui ne pourront pas survivre en se repliant comme des forteresses. Et en laissant le monde en feu.

Il revient aux services de renseignements, aux douanes européennes et nationales restructurées pour le 21 ème siècle, dans un cadre partenarial élargi au Maghreb et au Sahel de poser toutes les mesures de vigilance nécessaires pour filtrer et identifier les noyaux djihadistes qui sont souvent repérables en amont dans les cités, dans les histoires banales des filières infiltrées depuis des décennies dans le tissus de nos collectivités.

Pour autant, avec les évènements actuels, les choses ont-elles atteint un point de non-retour ?

Pas moins que le christianisme ou le judaisme, l'islam porte en lui les moyens de sa réforme et de son ouverture. L'évolution se trouve de ce coté là. Et pour qu'il s'ouvre la société doit s'ouvrir à lui, accompagner avec fraternité et vigilance sa normalisation et son intégration dans les paysages démocratiques nationaux et européens. En posant bien sûr les limites à son expression publique. En posant les cadres à sa reconnaissance. En stimulant l'avènement et francisation d'un islam patriotique, loyal et engagé.

Pour faciliter cette évolution Il faut impérativement identifier, sanctuariser et éradiquer les sectes qui nuisent à l'Islam européen et international et cherchent à le polariser dans un conflit civilisationnel violent, biaisé et instrumentalisé.

On peut constater que la masse des musulmans en Europe est modérée. Elle s'est trouvée elle-même débordée sur ses ailes par ces sectes dont l'implantation et le développement ont été facilités par des états aveugles, opportunistes et incompétents. Il est important que les médias et les institutions éducatives s'associent aux organes représentants l'islam pour marginaliser ces dérives parasites et les annihiler sans état d'âme.

Dans le conditionnement structuré et affuté, fort efficace des sectes djihadistes on considère que les occidentaux - et les musulmans modérés sont considérés aussi comme tels - qu'ils sont donc des porcs et des chiens. Que toutes les femmes sont des prostituées. Que nos sociétés sont impies et dévoyées. Et que leur destruction est agréée par Dieu. Il faut mesurer le nihilisme abyssal de cette vision du monde et sa capacité de nuisance infinie. Nous n'avons d'autres solutions que de l'éradiquer et de cessser de battre notre coulpe de culpabilités névrosées et toxiques.

Comme pour les autres religions l'Islam est travaillé par le doute, les traumatismes de l'histoire, la sécularisation, la mixité des mariages, l'athéisme et des affirmations plus individuelles des croyances, par la rencontre de l'autre dans l'espace public, social, culturel, familial. Ce faisant ses lignes bougent. De nouvelles figures de musulmans à la fois patriotes, républicains, européens commencent à voir le jour et à s'affirmer comme des atouts pour les sociétés. Il faut les reconnaitre et les soutenir et rendre leur paroles audibles.

Ils sont partout et presque invisibles. Ils constituent pourtant une classe moyenne émergente et vivent avec empathie et douleur ces temps tragiques. Ils sont éduqués, engagés dans la défense, dans la police, dans les médias, les affaires et sont doublement français et européens : par l'acte civil et la conviction.

ll y a également le vivier des musulmans culturels qui sans être pratiquants ni croyants sont porteurs de liens culturels trans-méditerranéens et orientaux. Cette riche et active diaspora est une chance pour le France et l'Europe et pour la réforme de l'Islam. Il y a des intellectuels et penseurs enfin qui à la faveur des évènements terribles récents décident de franchir le rubicond et de poser leurs questionnements là ou ça fait mal.

Il y a enfin des désirs de renouveau face aux crispations et aux teigneux qui veulent en découdre avec le goût du sang. Ceux qui veulent purger et enclore la forteresse nationale ou européenne dans leur peur. Il faut saisir collectivement notre chance.

Et donner corps à notre désir commun de repenser l'Europe et la France autrement en leur donnant à la fois les moyens de leur sécurité tout en préservant leur socle éthique et humaniste universel.

Il est nécessaire de repenser cette Europe et la France avec la Méditerranée et le Sahel. Non pas à travers le prisme et le syndrôme de l'envahissement mais à partir d'un nouveau modèle de coopération stratégique de co-développement et de co-prospérité à long terme.

Nous n'avons pas d'autres choix que cette audace politique et sociétale. Qui permettrait enfin de se réconcilier de nos passés coloniaux et d'avancer ensemble sur un socle de valeurs communes. La France ne sera jamais autant elle-même qu'en intégrant positivement son histoire méditeranéenne et africaine et toutes ses composantes caraïbéennes. océaniennes, sud-américaines...

Jamais ses terroirs n'auront autant d'authenticité, ses cultures de sens et de vérité que dans cette ouverture à l'humanité qui au lieu de la noyer la distingueront à la face des nations.


© 2019 - Hassan Aslafy